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— Pardon ?

— Je l'ai payé. Je lui ai demandé combien y voulait pour me laisser travailler... Trente balles par jour? bon... Le prix d'une heure de coma au chaud ? bon... Et je les lui ai données...

- Putain...

- Ouais... Le grand Séraphin Tico... ajouta-t-elle rêveuse, maintenant qu'on a le fauteuil, j'irai lui dire bonjour un de ces jours avec Paulette...

- Pourquoi ?

— Parce que je l'aimais bien... C'était un filou honnête, lui. Pas comme l'autre zozo qui m'accueillait en faisant la gueule après une journée de boulot parce que j'avais oublié d'acheter des clopes... Et moi, comme une conne, je redescendais...

— Pourquoi tu restais avec lui ?

— Parce que je l'aimais. J'admirais son travail aussi... Il était libre, décomplexé, sûr de lui, exigeant... Tout mon contraire... Il aurait préféré crever la bouche ouverte plutôt que d'accepter le moindre compromis. J'avais à peine vingt ans, c'est moi qui l'entretenais et je le trouvais admirable.

— T'étais godiche...

— Oui... Non... Après l'adolescence que je venais de me cogner, c'était ce qui pouvait m'arriver de mieux... Il y avait fout le temps du monde, on ne parlait que d'art, que de peinture... On était ridicules oui, mais intègres aussi. On bouffait à six sur deux RMI, on pelait de froid et on faisait la queue aux bains publics mais on avait l'impression de vivre mieux que les autres... Et aussi grotesque que cela puisse sembler aujourd'hui, je crois que nous avions raison. Nous avions une passion... Ce luxe... J'étais godiche et heureuse. Quand j'en avais marre d'une salle, j'en changeais et quand je n'oubliais pas les cigarettes, c'était la fête ! On buvait beaucoup aussi... J'ai pris quelques mauvaises habitudes... Et puis j'ai rencontré les Kessler dont je t'ai parlé l'autre jour...

- Je suis sûr que c'était un bon coup... se renfrogna-t-ii.

Elle roucoula :

— Oh oui... Le meilleur du monde... Oh... Rien que d'y penser, ça me fait des frissons partout, tiens...

— Ça va, ça va... On a compris.

— Nan, soupira-t-elle, pas si terrible que ça... Passés les premiers émois post-virginaux, j'ai... je... enfin... C'était un homme égoïste, quoi...

— Aaah...

— Ouais, euh... T'es pas mal non plus dans le genre...

— Oui, mais moi je ne fume pas !

Ils se sourirent dans le noir...

— Après ça s'est dégradé... Mon amoureux me trompait... Pendant que je me tapais l'humour débile de Séraphin Tico, il se tapait des premières années, et quand on a fait la paix, il m'a avoué qu'il se droguait, oh, un peu, juste comme ça... Pour la beauté du geste... Et là, je n'ai pas du tout envie d'en parler...

— Pourquoi ?

— Parce que c'est devenu trop triste... La rapidité avec laquelle cette merde te met à genoux, c'est hallucinant... La beauté du geste, mon cul, j'ai tenu encore quelques mois et je suis retournée vivre chez ma mère. Elle ne m'avait pas vue depuis presque trois ans, elle a ouvert la porte et m'a dit : « Je te préviens, y a rien à manger. » J'ai fondu en larmes et je suis restée couchée pendant deux mois... Là, elle a été clean pour une fois... Elle avait ce qu'il faut pour me soigner, tu me diras... Et quand je me suis relevée, je suis retournée travailler À cette époque, je ne me nourrissais que de bouillies et de petits pots. Allô ! Docteur Freud ? Après le cinémascope dolby stéréo, sons, lumières et émotions en tout genre, j'ai repris une vie en minuscule et en noir et blanc. Je regardais la télé et j'avais toujours le vertige au bord des quais...

— T'y as pensé ?

— Oui. J'imaginais mon fantôme monter vers le ciel sur l'air de Tornami a vagheggiar, Te solo vuol amar... et mon papa qui m'ouvrait les bras en riant : « Ah ! vous voilà enfin mademoiselle ! Vous allez voir, c'est encore plus joli que la Riviera par ici... »

Elle pleurait.

- Non, pleure pas...

- Si. J'ai envie.

— Bon, alors pleure.

- C'est bien, t'es pas compliqué, toi...

- C'est vrai. J'ai plein de défauts mais je suis pas compliqué... Tu veux qu'on arrête ?

— Non.

— Tu veux boire quelque chose ? Un petit lait chaud avec de la fleur d'oranger comme me faisait Paulette ?

— Non, je te remercie... Où j'en étais ?

— Le vertige...

— Oui, le vertige... Honnêtement, il ne m'aurait pas fallu beaucoup plus qu'une pichenette dans le dos pour me faire basculer, mais au lieu de ça le hasard portait des gants noirs en chevreau très doux et m'a tapé sur l'épaule un matin... Ce jour-là je m'amusais avec les personnages de Watteau, j'étais pliée en deux sur ma chaise quand un homme est passé derrière moi... Je le voyais souvent... Il était toujours en train de tourner autour des étudiants et de regarder leurs dessins en douce... Je pensais que c'était un dragueur. J'avais des doutes sur sa sexualité, je le regardais tchatcher avec la jeunesse flattée et j'admirais son allure... Il avait toujours des manteaux superbes, très longs, des costumes classieux, des foulards et des écharpes en soie... C'était ma petite récré... J'étais donc recroquevillée sur mon carnet et je ne voyais que ses magnifiques chaussures, très fines et impeccablement cirées. « Pouis-je vous poser oune question indiscrète, Mademoiselle ? Avez-

vous oune moralité à toute épreuve ? » Je me demandais bien où il voulait en venir. À l'hôtel ? Mais bon... Avais-je une moralité à toute épreuve ? Moi qui corrompais Séraphin Tico et rêvais de contrarier l'œuvre du Bon dieu? "Non" ai-je répondu et, à cause de cette petite répartie crâne, je suis repartie dans un autre merdier... Incommensurable cette fois...

- Un quoi ?

- Un merdier sans nom.

— Qu'est-ce que t'as fait ?

— La même chose qu'avant... Mais au lieu de crécher dans un squat et d'être la bonniche d'un furieux, j'ai vécu dans les plus grands hôtels d'Europe et je suis devenue celle d'un escroc...

— Tu... tu t'es...

— Prostituée ? Non. Quoique...

— Qu'est-ce que tu faisais ?

— Des faux.

— Des faux billets ?

— Non, des faux dessins... Et le pire, c'est que ça m'amusait en plus ! Enfin au début... Après ça a tourné limite esclavagisme cette petite blague, mais au début, c'était très rigolo. Pour une fois que je servais à quelque chose ! Alors, je te dis, j'ai vécu dans un luxe incroyable... Rien n'était trop beau pour moi. J'avais froid ? Il m'offrait les meilleurs cachemires. Tu vois le gros pull bleu avec, une capuche que je mets tout le temps ?

— Ouais.

— Onze mille balles...

— Nooon ?

— Siiii. Et j'en avais une dizaine comme celui-là... J'avais faim ? Poï poï, room service et homard à gogo. J'avais soif ? Ma qué, champagne ! Je m'ennuyais ? Spectacles, shopping, musique ! Tout cé qué tou veux tou lé dis à Vittorio... La seule chose que je n'avais pas le droit de dire, c'est « J'arrête ». Là, il devenait mauvais le beau Vittorio... « Si tou pars, tou plonges... » Mais pourquoi je serais partie ? J'étais choyée, je m'amusais, je faisais ce que j'aimais, j'allais dans tous les musées dont j'avais rêvé, je faisais des rencontres, la nuit je me trompais de chambre... J'en suis pas sûre mais je crois même que j'ai couché avec Jeremy Irons...