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Le soir, Esther le voyait marcher sur la place, donnant cérémonieusement le bras à sa mère. Ils marchaient ensemble sous les platanes, jusqu’au bout de la place, là où étaient les carabiniers. Puis ils recommençaient en sens inverse. Les gens ne parlaient pas trop à Mme O’Rourke. Mais elle échangeait quelques mots avec le vieux Heinrich Ferne, parce qu’il était musicien. Elle n’allait jamais avec les autres, pour faire pointer son nom sur la liste, à l’hôtel Terminus. Elle n’était pas juive.

Le temps avait passé, l’été arrivait. Maintenant, tout le monde savait que Mme O’Rourke n’était pas riche. On disait même qu’elle n’avait plus du tout d’argent, parce qu’elle était allée voir les diamantaires pour leur emprunter de l’argent en échange de ses bijoux. On disait qu’elle n’avait presque plus rien à échanger, seulement quelques médaillons, des colliers en ivoire, des colifichets.

Tristan regardait sa mère comme s’il ne l’avait jamais vue. Il voulait se souvenir du temps de la maison de Cannes, les mimosas dans la lumière de l’après-midi, le chant des oiseaux au-dehors, la voix de sa mère, et toujours les mains qui jouaient La Cathédrale engloutie, la musique tantôt si violente, tantôt si triste. C’était un paysage qui s’estompait, qui s’éloignait.

Tristan ne pouvait plus tenir dans la chambre de l’hôtel. Le soleil avait brûlé son visage, ses mains, avait blanchi ses cheveux trop longs. Ses habits étaient abîmés et salis par les courses à travers les broussailles. Un jour, sur la route, à la sortie du village, il s’était battu avec Gasparini, parce que le garçon faisait la cour à Esther. Gasparini était plus âgé, plus fort, il avait bloqué le cou de Tristan par une clef, son visage était contracté par la haine, il disait : « Répète que tu es un con ! Répète ! » Tristan avait résisté jusqu’à l’évanouissement. À la fin, Gasparini l’avait relâché, il avait fait croire aux autres que Tristan avait avoué.

Depuis ce jour, tout avait changé. Maintenant, c’était l’été, les journées étaient devenues longues. Tristan sortait de l’hôtel chaque matin, pendant que sa mère dormait encore dans la chambre étroite. Il ne revenait qu’à midi, affamé, les jambes griffées par les ronces. Sa mère ne disait rien, mais elle avait bien deviné. Un jour, quand il partait, elle avait dit, d’une drôle de voix : « Tu sais, Tristan, cette jeune fille, elle n’est pas pour toi. » Il s’était arrêté : « Comment, de quoi parles-tu ? Quelle jeune fille ? » Elle avait seulement répété : « Elle n’est pas pour toi, Tristan. » Mais ils n’en avaient plus jamais parlé.

Le matin, Tristan était sur la place du village, à l’heure où les Juifs faisaient la queue devant la porte de l’hôtel Terminus. Les hommes et les femmes attendaient d’entrer à tour de rôle, pour qu’on marque leurs noms sur le registre, et pour recevoir leurs cartes de rationnement.

À demi caché derrière les arbres, Tristan regardait Esther et ses parents qui attendaient. Il avait un peu honte, parce que sa mère et lui n’avaient pas besoin de faire la queue, ils n’étaient pas comme les autres. C’était ici, sur la place, qu’Esther l’avait regardé pour la première fois. Il pleuvait par à-coups. Les femmes se serraient dans leurs châles, ouvraient leurs grands parapluies noirs. Les enfants restaient auprès d’elles, sans courir, sans crier. Dans l’ombre des platanes, Tristan regardait Esther, au milieu de la file d’attente. Elle était tête nue, les gouttes de pluie brillaient dans ses cheveux noirs. Elle donnait le bras à sa mère, et son père paraissait très grand à côté d’elle. Elle ne parlait pas. Personne ne parlait, pas même les carabiniers debout devant la porte du restaurant.

Chaque fois que la porte s’ouvrait, Tristan apercevait un peu de la grande salle éclairée par les portes-fenêtres ouvertes sur le jardin. Les carabiniers étaient debout près des fenêtres, ils fumaient. L’un d’eux était assis à une table, avec un registre ouvert devant lui, il pointait les noms. Il y avait quelque chose de terrible, de mystérieux, pour Tristan, comme si les gens qui entraient dans la salle n’allaient pas repartir. Du côté de la place, les fenêtres de l’hôtel étaient fermées, les rideaux tirés. Quand la nuit tombait, les Italiens fermaient les volets et se barricadaient dans l’hôtel. La place devenait noire, comme inhabitée. Personne n’avait le droit de sortir.

C’était le silence qui attirait Tristan devant l’hôtel. Il avait quitté la chambre tiède où sa mère respirait doucement, le rêve de musique et de jardins, pour venir voir Esther au milieu des silhouettes noires qui attendaient sur la place. Les carabiniers écrivaient son nom. Elle entrait avec son père et sa mère, et l’homme au registre marquait son nom sur le cahier, à la suite des autres noms. Tristan aurait voulu être avec elle, dans la file, avancer avec elle jusqu’à la table, il ne pouvait pas dormir dans la chambre de l’hôtel Victoria pendant que cela se passait. Le silence de la place était trop fort. On n’entendait que le bruit de l’eau dans le bassin de la fontaine, un chien qui aboyait quelque part.

Ensuite, Esther est ressortie. Elle a marché sur la place, un peu à l’écart de son père et de sa mère. Quand elle est passée devant les arbres, elle a vu Tristan, et dans ses yeux noirs il y avait une flamme, comme de colère, ou de dédain, une flamme violente qui a fait battre trop fort le cœur du garçon. Il a reculé. Il voulait dire, vous êtes belle, je ne pense qu’à vous, je vous aime. Mais les silhouettes se hâtaient déjà vers les ruelles.

Le soleil montait dans le ciel, la lumière brûlait entre les nuages. Dans les champs, l’herbe coupait, les broussailles fouettaient les jambes. Tristan courait pour s’échapper, il descendait jusqu’au ruisseau glacé. L’air était plein d’odeurs, de pollen, de mouches.

C’était comme s’il n’y avait jamais eu d’autre été avant celui-là. Le soleil brûlait les champs d’herbes, les pierres du torrent, et les montagnes semblaient lointaines, contre le ciel bleu sombre. Esther allait souvent vers la rivière, au fond de la vallée, là où les deux torrents s’unissaient. À cet endroit, la vallée devenait très large. Le cercle des montagnes paraissait encore plus lointain. Le matin, l’air était lisse et froid, le ciel absolument bleu. Puis, après midi, les nuages faisaient leur apparition au nord et à l’est, au-dessus des cimes, gonflant leurs volutes éblouissantes. La lumière vibrait au-dessus de l’eau de la rivière. La vibration était partout, quand on tournait la tête, elle s’unissait au bruit de l’eau et au chant des criquets.

Un jour, Gasparini était venu jusqu’à la rivière avec Esther. Comme le soleil était au centre du ciel, Esther commençait à remonter la pente pour retourner chez elle, et Gasparini lui avait pris la main : « Viens, on va voir mon cousin faucher, en bas, à Roquebillière. » Esther hésitait. Gasparini : « Ce n’est pas loin, c’est juste en bas, on va y aller avec la charrette de mon grand-père. » Esther avait déjà vu la moisson autrefois, avec son père, mais elle n’était pas sûre de se souvenir comment était le blé. Finalement, elle était montée dans la charrette. Il y avait des femmes avec des foulards sur la tête, des enfants. C’était le grand-père Gasparini qui guidait le cheval. La charrette avait suivi la route, descendant les lacets jusqu’à la vallée. Il n’y avait plus de maisons, seulement la rivière qui brillait au soleil, les champs d’herbes. La route était défoncée, la charrette cahotait, et ça faisait rire les femmes. Un peu avant Roquebillière, la vallée était large. Avant de voir quoi que ce soit, Esther avait entendu : des cris, des voix de femmes, des rires aigus qui arrivaient dans le vent chaud, et une rumeur sourde, régulière, comme le bruit de la pluie. « On arrive, les champs de blé sont là », avait dit Gasparini. Alors le chemin rejoignait la route, et Esther avait vu tout d’un coup tous ces gens au travail. Il y avait beaucoup de monde, des charrettes arrêtées, avec les chevaux en train de brouter l’herbe des talus, des enfants qui jouaient. Près des charrettes, des hommes âgés étaient occupés à charger le blé à l’aide de fourches en bois. La plus grande partie des champs était déjà fauchée, les femmes coiffées de fichus étaient penchées sur les gerbes qu’elles liaient, avant de les repousser sur la route près des charrettes. Près d’elles, des bébés, des marmots s’amusaient avec les épis tombés par terre. D’autres enfants, plus grands, glanaient dans le champ, enfournaient les épis dans des sacs de jute.