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— Voici, Excellence. Et le ministre Zhang est en ce moment même au téléphone avec le Dr Quan Li. Il sera très bientôt ici.

Elle posa les documents sur le bureau et se retira. Le Président se tourna de nouveau vers les eaux paisibles, puis il retourna s’asseoir à son bureau. Sur la couverture du dossier, des caractères étaient tracés en blanc : « Confidentiel », « Accès restreint » et « Si vous n’êtes pas sûr d’être autorisé à lire ce document, c’est que vous ne l’êtes pas. »

Il l’ouvrit et parcourut la table des matières : « Téléphones fixes », « Téléphones mobiles », « Le problème particulier des fax », « Radio ondes courtes », « Communications par satellite – liaisons montantes et descendantes », « Courrier électronique, l’Internet et le World Wide Web », « Préservation des services essentiels pendant la phase de mise en place », et d’autres encore.

Le Président tourna la page pour lire le résumé.

« Ainsi que l’exigent leurs conditions de licence, tous les fournisseurs d’accès téléphonique en Chine – qu’il s’agisse d’appareils fixes ou mobiles – possèdent au niveau des systèmes logiciels la capacité de bloquer instantanément tous les appels vers l’extérieur de la Chine et/ou de rejeter tout appel entrant provenant d’un pays étranger…» « Des capacités de filtrage similaires sont disponibles dans tous les satellites relais appartenant au gouvernement aussi bien qu’à des sociétés privées…» « Le World Wide Web présente des difficultés particulières compte tenu de sa nature décentralisée. Cependant, la quasi-totalité du trafic Internet entre la Chine et le reste du monde transite par seulement sept lignes à fibres optiques, en trois localisations géographiques, de sorte que…»

Le Président secoua la tête. Le World Wide Web… la Toile couvrant le monde entier… Ce terme lui était extrêmement désagréable, car il exaltait une vision globale et intégrée totalement à rencontre des grandes traditions de sa nation.

La porte du bureau s’ouvrit de nouveau et, cette fois-ci, ce fut Zhang Bo, le ministre des Communications, qui entra. C’était un Han d’une cinquantaine d’années, petit et trapu. Il avait une fine moustache qui, comme ses cheveux, était d’un brun foncé absolument dépourvu de gris. Il portait un costume bleu marine avec une cravate bleu ciel.

— Nous allons prendre les mesures qui s’imposent concernant le Shanxi, dit le Président.

Zhang haussa ses fins sourcils et le Président vit sa pomme d’Adam s’agiter quand il déglutit.

— Le Dr Quan m’a fait part de sa recommandation, mais… vous n’allez sûrement pas…

Le ministre s’arrêta net, paralysé par le regard incisif de son interlocuteur.

— Oui ?

— Je suis désolé, Excellence. Je suis simplement préoccupé. Le monde va le… remarquer.

— Sans aucun doute. C’est pour cela que nous allons appliquer la Stratégie Changcheng.

Le ministre ouvrit de grands yeux.

— C’est une mesure extrême, Excellence.

— Mais nécessaire. Êtes-vous prêt à la mettre en œuvre ?

Le ministre Zhang se caressa la moustache tout en réfléchissant.

— Eh bien, le téléphone ne pose pas de problèmes : cela fait des années que nous effectuons des tests par rotation, pendant la nuit. Les bloqueurs fonctionnent parfaitement. Il en va de même pour les communications par satellite. Quant à l’Internet, nous avons soigneusement étudié ce qui s’est passé lors du tremblement de terre sous-marin de fin 2006, ainsi qu’en Birmanie en septembre 2007, quand la junte militaire a coupé tous les accès au réseau. Nous avons également analysé les conséquences de la rupture de deux câbles sous-marins en Méditerranée, en janvier 2008. Et naturellement, un bon nombre de ces procédures ont été testées ici, quand nous avons dû gérer la situation au Tibet. (Il s’arrêta un instant, puis il reprit :) Bien sûr, d’un autre côté, il serait plus difficile de désactiver le Web à l’intérieur de la Chine. Il faudrait bloquer des milliers de fournisseurs d’accès. Mais Changcheng implique simplement d’isoler la partie chinoise du Web du reste du monde, et l’infrastructure nécessaire est déjà en place. Je n’envisage pas de problèmes particuliers. (Une hésitation.) Mais, si je peux me permettre, combien de temps avez-vous l’intention de maintenir Changcheng ?

— Plusieurs jours. Peut-être une semaine.

— C’est le fait que des informations puissent parvenir à la presse étrangère qui vous préoccupe ?

— Non, plutôt que la presse étrangère puisse les communiquer à notre peuple.

— Ah, oui… Le peuple pourrait mal interpréter ce que vous avez l’intention de faire dans le Shanxi.

— Sans aucun doute, dit le Président, mais les choses finiront par se calmer. Fondamentalement, le reste du monde se soucie peu de ce qui peut arriver au peuple chinois, et encore moins à nos citoyens les plus pauvres. Les gouvernements étrangers ont toujours pudiquement détourné les yeux devant ce qui se passe à l’intérieur de nos frontières, l’essentiel étant que leurs citoyens puissent continuer de se procurer des produits bon marché dans leurs grandes surfaces. Ils se désintéresseront bien vite de la question.

— Tian…

Zhang s’interrompit aussitôt, et le reste de cette allusion inconvenante ne franchit pas ses lèvres. Mais le Président hocha la tête.

— C’était très différent. Il s’agissait d’étudiants. Nous avons agi ce jour-là comme l’ont fait les Américains à l’université de Kent et à de nombreuses autres occasions. Les Occidentaux se sont vus dans ce que nous avons fait, et c’est leur propre dégoût d’eux-mêmes qu’ils ont transféré sur nous. Mais des paysans ? Il n’y a aucune affinité possible. Il y aura peut-être des propos virulents pendant une période assez brève, mais tout cela se calmera bien vite quand ils comprendront que nos actions ont permis d’assurer leur sécurité. En attendant, nous présenterons à notre peuple une version beaucoup plus… acceptable. Je m’en remets à vos mains compétentes pour la préparer. Mais si cet incident venait à être connu durant la période la plus sensible, je ne voudrais pas qu’une vision occidentale biaisée puisse être propagée dans notre pays.

Zhang acquiesça.

— Très bien. Cependant, la Stratégie Changcheng aura ses propres répercussions.

— Oui, dit le Président, je sais. Je suis sûr que le ministre des Finances va se plaindre de l’impact économique, et me demander que cette interruption soit la plus courte possible.

Zhang pencha la tête de côté.

— Ma foi, même pendant cette période, des Chinois pourront continuer d’appeler d’autres Chinois et de leur envoyer des e-mails. Les consommateurs chinois pourront toujours faire des achats en ligne sur des sites chinois. Les émissions de télévision chinoises continueront d’être relayées par les satellites. La vie continuera. Mais il est vrai qu’il faudra pouvoir encore effectuer des transferts électroniques d’argent au niveau international – ne serait-ce que pour le service de la dette que nous doivent les Américains. Nous pouvons laisser certains accès spécifiques ouverts, bien sûr, mais il ne fait aucun doute qu’il vaudrait mieux que l’interruption soit courte.

Le Président fit pivoter son fauteuil, tournant ainsi le dos à Zhang, pour regarder par l’autre fenêtre les toits pentus de la Cité Interdite sous un ciel argenté.

L’augmentation rapide de la prospérité de son pays avait été un vrai bonheur à observer, et elle devait beaucoup à ses décisions politiques. Encore quelques décennies et les villages comme ceux dont il était question auraient de toute façon disparu. La Chine serait la nation la plus riche du monde. Certes, il y aurait encore des échanges commerciaux avec l’étranger, mais à la fin de ce siècle, on ne parlerait plus de « pays en voie de développement », et il n’y aurait plus ici de main-d’œuvre bon marché que d’autres pays puissent exploiter. L’élévation du niveau de vie dans la République populaire signifiait que la Chine pourrait enfin retrouver les racines de sa force en redevenant ce qu’elle avait toujours été : une nation isolée dans la pureté de sa pensée et de sa détermination. L’opération envisagée en serait simplement un petit avant-goût, une mise en appétit pour les choses à venir. Zhang dit :