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Elle réfléchit un moment à la façon de réécrire la phrase dans un style suffisamment recherché. Elle trouva finalement : « Bien qu’il ait une fille atteinte de cécité, Decter a continué de publier des articles importants dans les principales revues scientifiques, à un rythme toutefois moins prodigieux que celui qui a caractérisé sa jeunesse. »

Mais ça n’était qu’entrer dans le jeu de celui qui avait fait cette corrélation stupide au départ. Sa cécité et le rythme des publications de son père n’avaient aucun rapport. De quel droit quelqu’un qui ne les connaissait sans doute même pas pouvait-il lier les deux ? Elle finit par supprimer toute la phrase et revint à JAWS pour qu’il continue de lui lire l’article.

Comme souvent, Caitlin se servait d’un casque. Si ses parents venaient à l’étage, elle ne voulait pas qu’ils sachent sur quels sites elle allait. En écoutant le reste, elle se dit qu’il était étonnant qu’on puisse condenser une vie en si peu de mots. Et qui décidait de ce qu’il fallait mettre ou omettre ? Par exemple, son père était un excellent artiste – ou du moins, c’est ce qu’on lui avait dit. Mais cela ne méritait apparemment pas d’être mentionné.

Elle soupira et décida de vérifier, tant qu’elle y était, si Wikipédia avait une entrée sur La Naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit. Il y en avait bien une, en quelque sorte : le titre du livre renvoyait à un article sur « Le bicaméralisme (psychologie) ».

Pour l’instant, ce qui l’avait le plus intéressée dans le livre de Jaynes avait été son analyse des différences entre l’Iliade et l’Odyssée. On attribuait généralement les deux œuvres à Homère, un poète dont on pensait qu’il avait été aveugle – ce qui intriguait Caitlin, même si elle savait qu’elles n’avaient probablement pas été composées par la même personne.

L’Iliade, comme elle l’avait déjà remarqué, était peuplée de personnages en carton-pâte, poussés de-ci de-là au gré des ordres qu’ils entendaient comme des voix divines. Ils agissaient sans réfléchir à ce qu’ils faisaient, et ne parlaient jamais d’eux ni de leurs pensées.

Mais l’Odyssée – composée peut-être un siècle plus tard – comportait des personnages réels, avec une psychologie introspective. Jaynes affirmait qu’il ne s’agissait pas simplement du passage à un style narratif plus en vogue. Pour lui, à un certain moment entre ces deux œuvres, il y avait eu une rupture du bicaméralisme, déclenchée peut-être par des catastrophes entraînant des migrations massives et un accroissement de la complexité de la société. Quelle qu’en fût la raison, le résultat avait été que les voix que les gens entendaient venaient désormais d’eux-mêmes. C’est ce qui avait donné naissance à la conscience moderne et à une « aube de l’âme » – pour reprendre le terme employé par Helen Keller – pour l’espèce humaine tout entière.

Les poèmes épiques grecs n’étaient pas le seul exemple présenté par Jaynes. Il évoquait aussi les parties les plus anciennes de la Bible, en particulier le livre d’Amos datant du VIIIème siècle avant J.-C. qui était totalement dénué de réflexions intérieures, et le comportement aveugle d’Abraham, prêt à sacrifier sans hésiter son propre fils simplement parce que Dieu, apparemment, le lui avait demandé. Jaynes opposait ces textes aux écrits postérieurs tels que l’Ecclésiaste qui traitaient – comme se doit de le faire toute bonne littérature, d’après Mme Z. – du cœur humain en conflit avec lui-même : le débat intérieur de gens parfaitement conscients et qui cherchent à faire ce qui est juste.

L’article dans Wikipédia était tout à fait correct, pour autant que Caitlin pût en juger d’après ce qu’elle avait lu du livre, mais elle modifia quelques phrases pour les rendre plus claires.

Son ordinateur se mit à biper, une alarme qu’elle avait programmée un peu plus tôt.

Très excitée, elle retira son casque et fit pivoter son fauteuil pour faire face à la fenêtre, et elle regarda de toutes ses forces…

10.

Un effort pour percevoir. Mais la voix reste absente. Réflexion : la voix doit avoir une source. Elle doit avoir… une origine.

Attente de son retour. Désir

Les mystères tourbillonnent. Les idées tentent de fusionner.

— Ma chérie ! dit sa mère d’une voix inquiète. Mon Dieu, qu’est-ce que tu fais ?

Caitlin tourna la tête vers elle. C’était ce que ses parents lui avaient appris à faire – c’était une marque de politesse que de se tourner vers la source d’une voix.

— Il est six heures et demie, dit-elle comme si cela expliquait tout.

Elle entendit le bruit des pas de sa mère sur le tapis, et elle sentit tout à coup des mains sur ses épaules, qui firent pivoter son fauteuil.

— J’ai toujours rêvé de voir un coucher de soleil, dit-elle. Je… je me suis dit que si je regardais quelque chose que j’avais vraiment envie de voir, peut-être que…

— Tu vas t’abîmer les yeux si tu regardes trop longtemps le soleil, dit sa mère. Et alors, même la magie du Dr Kuroda ne pourra plus rien pour toi.

— Elle ne peut déjà pas grand-chose… dit Caitlin. Elle s’en voulut aussitôt de prendre ce ton geignard. La voix de sa mère se fit plus douce.

— Je sais, ma chérie, je suis désolée pour toi.

Elle caressa les bras de Caitlin et lui prit les mains, qu’elle agita doucement comme si elle pouvait transmettre ainsi un peu de sa force ou de sa sagesse à sa fille.

— Et si tu t’avançais dans tes devoirs avant le dîner ? reprit-elle. Ton père m’a prévenu qu’il serait en peu en retard.

Caitlin se tourna de nouveau vers la fenêtre, mais elle ne vit rien – pas même du noir. Elle avait essayé d’expliquer ça à Bashira, récemment. Elles avaient appris en cours de biologie que certains oiseaux possèdent un sens du magnétisme qui leur permet de naviguer. Caitlin avait demandé à Bashira d’imaginer qu’elle « regarde » des champs magnétiques. Quel effet cela lui faisait-il de ne pas les « voir » ? Est-ce que c’était comme de l’obscurité, ou du silence, ou quelque chose d’autre qu’elle avait l’habitude de percevoir ? Non, avait dit Bashira, ça ne lui faisait rien du tout. Eh bien, voilà, avait dit Caitlin, c’était exactement la même chose pour elle en ce qui concernait la vision : rien du tout.

— Bon, d’accord, répondit Caitlin d’un air morose. Sa mère lui relâcha les mains.

— Bien. Je t’appellerai quand ce sera l’heure de dîner. Elle sortit de la pièce et Caitlin se tourna de nouveau vers son ordinateur. Elle devait écrire une rédaction sur la lutte pour les droits civiques aux États-Unis dans les années 60. Quand sa famille avait quitté le Texas pour venir s’installer à Waterloo, elle avait craint de devoir étudier l’histoire du Canada, dont on lui avait dit qu’elle était ennuyeuse à mourir : pas de lutte pour l’indépendance, pas de guerres civiles… Mais heureusement, le lycée proposait des cours d’histoire américaine et c’est ce qu’elle avait choisi. Et Bashira, toujours adorable, avait accepté de les suivre elle aussi.

Avant qu’elle n’essaie de regarder le soleil se coucher, Caitlin avait surfé sur le Web à la recherche d’informations sur son père. Et avant ça, elle avait mis à jour son LiveJournal. Mais encore avant ça, elle avait effectivement travaillé sur son devoir.

Comme toujours, elle conservait clairement à l’esprit les sites où elle s’était rendue. Elle ne se servit pas de sa souris – elle ne pouvait pas voir le curseur à l’écran –, mais elle parcourut de nouveau rapidement les pages visitées à l’aide de la touche Alt et de la flèche de déplacement gauche, les faisant défiler tellement vite que JAWS n’avait même pas le temps d’en prononcer le nom. Arrivée sur le site qu’elle avait consulté tout à l’heure à propos de Martin Luther King Jr., elle fit un Ctrl+Fin pour accéder directement au bas du document, puis Shift+Tab pour remonter la liste des liens externes. Elle en choisit un qui la mena à une page traitant de la Marche de 1963 sur Washington.