Un plus un égale deux, confirma-t-il enfin.
Et… poursuivis-je en hésitant, mais l’idée refusait de se concrétiser. Je connaissais deux entités : moi et pas moi. Mais il était bien trop difficile et complexe d’aller au-delà.
Pour moi, en tout cas. Mais apparemment pas pour l’autre, cette fois-ci. Et, reprit-il enfin, deux plus un égale…
Une longue période de néant. Nous dépassions trop notre expérience, car bien qu’il me fût possible de concevoir un seul autre même quand le contact était rompu, je ne pouvais pas imaginer, je ne pouvais pas envisager…
Mais il me vint pourtant à l’esprit : un symbole, un terme : Trois !
Nous y réfléchîmes un moment, pour finir par répéter en même temps : Deux plus un égale trois.
Oui, trois. C’était une avancée étonnante, car il n’existait pas de troisième entité sur laquelle focaliser l’attention, pas d’exemple de… de « troisitude ». Mais nous avions désormais un symbole pour le représenter, pour le manipuler dans nos pensées, nous permettant de réfléchir à quelque chose au-delà de notre expérience, quelque chose d’abstrait.
12.
Caitlin entra la première dans sa chambre. Elle savait que les parents se plaignent souvent du désordre des chambres d’adolescents, mais la sienne était impeccablement rangée. C’était indispensable pour qu’elle puisse retrouver ses affaires. Bashira y était venue récemment, et lui avait demandé un tampon hygiénique – mais elle n’avait pas remis la boîte à sa place. Quand Caitlin en avait eu besoin à son tour, sa mère s’était absentée pour faire des courses, et elle avait dû passer par l’épreuve humiliante de demander à son père de l’aider à la trouver.
Elle traversa la pièce. Son ordinateur était encore allumé, elle pouvait entendre le ronronnement de son ventilateur. Elle s’assit au bord du lit et fit signe à son père de s’installer à son bureau. Elle avait laissé son navigateur ouvert à la page du message de Kuroda, mais elle ne se souvenait plus si l’affichage était activé. Elle n’aimait pas ce moniteur parce que le bouton d’alimentation gardait la même position qu’il soit allumé ou éteint.
— L’écran est bien allumé ? demanda-t-elle.
— Oui, fit son père.
— Jette un coup d’œil au message.
— Où est la souris ? demanda-t-il.
— Là où tu l’as posée la dernière fois, dit doucement Caitlin.
Elle l’imagina fronçant les sourcils en la cherchant des yeux. Elle entendit bientôt le déclic du bouton, suivi d’un silence tandis qu’il lisait le message.
— Eh bien ? dit-elle enfin.
— Ah, fit-il.
— Il y a un lien dans l’e-mail du Dr Kuroda.
— Je le vois. Bon, j’ai cliqué dessus. Il y a un site web qui s’affiche. Il dit : « Bonjour, mademoiselle Caitlin. Assurez-vous d’abord que votre œilPod est en mode duplex pour qu’il puisse aussi bien recevoir que transmettre. »
Caitlin sortit son œilPod de la poche de sa chemise, puis elle appuya sur le bouton de sélection. Elle entendit le bip aigu indiquant qu’il était dans le mode souhaité.
— C’est fait, dit-elle.
— O.K., dit son père. Ensuite, il est écrit : « Cliquer ici pour mettre à jour le logiciel de l’implant de mademoiselle Caitlin. » Tu es prête ? Il indique aussi que le chargement peut prendre pas mal de temps. Apparemment, il ne s’agit pas d’un simple patch, mais du remplacement d’une bonne partie du code installé, et la vitesse d’écriture sur la puce est assez lente. Est-ce que tu as d’abord besoin d’aller aux toilettes ?
— Non, ça va, dit-elle. Et de toute façon, nous avons une connexion Wi-Fi dans toute la maison.
— Bon, d’accord. Voilà, je clique sur le lien.
L’œilPod émit trois notes ascendantes, probablement pour indiquer que la connexion était bien établie. De nouveau la voix de son père :
— Il est écrit : « Temps estimé pour l’opération : 41 minutes 30 secondes. » (Un silence.) Tu veux que je reste ?
Caitlin réfléchit un instant. C’était pratique qu’il soit là pour lire le texte à l’écran, mais ce n’était pas comme s’ils allaient avoir une conversation ensemble s’il restait avec elle. Bien sûr, elle aurait pu lui demander de lui lire quelque chose pour passer le temps – elle avait du retard dans les blogs de ses copines, par exemple, mais elle n’allait pas lui faire lire ce genre de trucs…
— Non, dit-elle, ça va. Tu peux me laisser.
Elle l’entendit se lever. Il y eut le bruit des roulettes du fauteuil sur le tapis, et celui de ses pas quand il sortit de la chambre et commença à descendre l’escalier.
Caitlin s’allongea, en laissant dépasser ses jambes au bout du lit. Elle attrapa l’oreiller qu’elle cala sous sa tête, et…
Son cœur fit un bond dans sa poitrine.
Comme une explosion, mais une explosion silencieuse et indolore. Elle s’effaça aussitôt, et…
Non, non. Elle était revenue. La même sensation à la fois précise et imprécise, à la fois forte et faible, la même…
Elle s’effaça de nouveau de son esprit, disparaissant avant même qu’elle ait pu déterminer ce que c’était. Elle se leva et s’approcha de son bureau. Elle passa le doigt sur son afficheur braille pour vérifier qu’il n’y avait pas de message d’erreur. Non, tout allait bien : le chronomètre de temps estimé continuait de tourner correctement.
Elle pencha la tête de côté pour tendre l’oreille – puisque c’était tout ce qu’elle savait faire –, guettant une répétition de… de cet effet qui venait de se produire. Mais rien. Elle alla à la fenêtre, cette même fenêtre par laquelle elle avait regardé de ses yeux aveugles un peu plus tôt, et elle l’ouvrit pour laisser pénétrer la brise fraîche du soir. Elle se retourna et…
Encore une fois, une… une sensation, quelque chose comme une explosion ou…
Ou un éclair.
Ah, mon Dieu… Toute chancelante, Caitlin s’avança à tâtons vers son bureau. Mon Dieu, est-ce possible… ?
Et là encore, un éclair ! Un éclair de…
De lumière ? Est-ce que c’était vraiment comme ça, la lumière ?
Le phénomène se produisit encore une fois, et encore…
Des mots lui vinrent à l’esprit, des mots qu’elle avait lus des centaines de fois, sans pouvoir comprendre – mais maintenant, elle les voyait pour la première fois – ce qu’ils voulaient vraiment dire : des éclairs lumineux, des jaillissements de lumière, des scintillements, et…
Elle trouva enfin son fauteuil et s’assit lourdement en le faisant rouler sur le tapis.
La lumière n’était pas homogène. Au début, elle avait cru qu’elle était parfois brillante – d’une plus grande intensité, un concept qu’elle connaissait grâce aux sons –, et parfois atténuée. Mais il y avait plus que cela, car la lumière qu’elle voyait en ce moment n’était pas seulement plus faible, elle était aussi…
Ça ne pouvait pas être autre chose…
Ah, mon Dieu !
Elle était aussi en couleurs. C’était forcément ça : ces différents… goûts de lumière, c’étaient des couleurs !
Elle pensa un instant appeler ses parents, mais elle ne voulait rien faire qui pût briser cet instant magique…