Elle ne savait absolument pas quelles couleurs elle voyait. Bien sûr, elle connaissait les noms d’après ses lectures, mais elle n’avait aucune idée de ce à quoi ils pouvaient correspondre. Mais la lumière clignotante qu’elle venait de voir était… était d’une certaine façon plus sombre, et pas seulement en intensité, que la précédente. Et…
Doux Jésus ! Il y avait maintenant d’autres lumières, mais celles-là étaient persistantes. Elles ne clignotaient pas, elles restaient… elles restaient allumées, voilà, c’était le mot. Et ce n’était pas une simple lumière informe, mais plutôt une lumière étendue, une…
Oui, oui ! Jusqu’ici, elle avait su intellectuellement ce qu’était une droite, mais elle n’en avait jamais visualisé une. Et voilà ce que ça devait être : une droite, un rayon lumineux, et…
Et voilà tout à coup qu’il y en avait deux autres qui croisaient la première, et leurs couleurs…
Un mot lui vint à l’esprit, qui semblait approprié : les différentes couleurs étaient contrastées, et même elles juraient.
Des couleurs. Des droites. Des droites qui définissaient… des formes !
Encore une fois, des concepts connus mais qu’elle n’avait jamais pu voir : des droites perpendiculaires, des droites qui convergeaient – ah, mon Dieu ! – à l’infini.
Elle crut que son cœur allait éclater. Elle voyait !
Mais qu’est-ce qu’elle voyait ? Des droites. Des couleurs. Des formes, du moins telles que créées par les intersections de droites, car elle ne savait pas encore de quelles formes il s’agissait. Elle s’était renseignée sur ce point afin de se préparer à recevoir l’équipement de Kuroda : lorsqu’ils recouvraient la vue, des aveugles qui connaissaient le concept de carrés et de triangles, et pouvaient les reconnaître au toucher, ne les identifiaient pas tout de suite lorsqu’ils les voyaient enfin.
Elle était toujours assise dans son fauteuil, et malgré toute cette désorientation visuelle, elle n’eut aucune difficulté à le faire pivoter pour faire face à la fenêtre. La brise du soir vint de nouveau lui caresser le visage, et elle sentit qu’un des voisins avait allumé un feu dans sa cheminée. Elle savait que la fenêtre était rectangulaire, et qu’elle était divisée en deux carrés par une barre transversale. Elle devrait forcément reconnaître des formes aussi simples en les regardant, et…
Mais non. Ce qu’elle voyait à présent était une… comment dire ? Une forme radiale, trois droites de couleurs différentes convergeant en un seul point.
Elle se leva et alla se placer devant la fenêtre, une main posée sur les montants de chaque côté. Et elle se força à regarder, à se concentrer sur ce qu’il devait y avoir devant elle. Elle savait qu’elle devrait voir des droites perpendiculaires au sol, et d’autres qui lui étaient parallèles. Elle savait que la hauteur de la fenêtre était égale à deux fois sa largeur.
Mais ce qu’elle voyait n’avait pas de rapport – aucun ! – avec ce qu’elle s’était attendue à voir. Au lieu de quelque chose qui évoquerait l’encadrement de la fenêtre, elle voyait toujours ces rayons s’étendant à l’infini, et…
Très étrange… Quand elle bougeait la tête, la vue changeait, comme si elle regardait maintenant ailleurs. Le point de convergence des droites était maintenant sur le côté, et – ah, bon sang ! – un autre groupe similaire apparaissait de l’autre côté, mais ces droites ne semblaient correspondre à rien dans sa chambre.
Mais attends deux secondes ! C’était maintenant la nuit. Bien sûr, la lumière avait dû être allumée quand son père était avec elle, mais il surveillait soigneusement les dépenses d’électricité, et se plaignait toujours que la mère de Caitlin oubliait d’éteindre dans la cuisine ou la salle de bains – ce que, Dieu merci, on ne risquait pas de lui reprocher à elle. Il avait certainement éteint la lumière en partant. (Quand Caitlin lui en avait parlé, Bashira avait trouvé cette habitude absolument flippante, mais c’était parfaitement logique, non ?) Elle ne se souvenait pas d’avoir entendu le déclic de l’interrupteur, mais il avait dû s’en servir, et la pièce était donc maintenant plongée dans l’obscurité. En ce moment, elle ne devait pouvoir voir que des ombres (encore un concept dont elle n’avait pas l’expérience concrète) ou quelque chose comme ça.
Elle fit de nouveau pivoter son fauteuil, et l’étrange vision qu’elle avait pivota avec elle. C’était très déconcertant. Elle avait traversé cette pièce des centaines de fois, mais elle avait du mal à se déplacer tant elle était distraite. Cela étant, sa chambre n’était pas bien grande et il ne lui fallut que quelques secondes pour trouver l’interrupteur. Il pointait vers le bas. Elle ne savait pas très bien quelle position correspondait à l’éclairage, mais elle le leva et…
Rien. Aucun changement. Pas de nouvel éclair lumineux, ni d’atténuation de ce qu’elle voyait déjà.
C’est alors qu’elle eut une idée un peu tardive : les voyants sont censés pouvoir choisir de ne pas voir. Si elle fermait les yeux, elle pourrait certainement…
Rien.
Aucune différence. Les lumières, les lignes, les couleurs, tout était encore là. Elle se sentit profondément découragée. Ce qu’elle voyait n’avait aucun rapport avec la réalité extérieure. Rien d’étonnant à ce qu’elle n’ait pas pu reconnaître la fenêtre. Elle ouvrit et ferma les yeux encore deux ou trois fois, juste pour être sûre, de même qu’elle éteignit et ralluma la lumière plusieurs fois (à moins que ce ne fût le contraire !).
Caitlin retourna s’asseoir sur le bord de son lit. Elle avait éprouvé un vertige momentané en traversant la pièce, à cause de ces lumières, et elle s’allongea, le visage tourné vers le plafond qu’elle n’avait jamais vu.
Elle se mit à expérimenter avec ce qu’elle voyait, pour tenter de comprendre. Si elle ne bougeait pas la tête, la même partie de l’image restait au… au centre. Et il y avait une limite à ce qu’elle pouvait voir. Il y avait des choses sur les côtés qui étaient hors de son… de son… champ de vision, voilà, c’était ça. À l’évidence, cet étrange assemblage de lumières se comportait comme la vision normale, comme s’il était contrôlé par ses yeux, même si les images n’avaient aucun rapport avec ce que ses yeux auraient dû voir…
Certaines droites semblaient se maintenir. Il y en avait une grosse de couleur sombre, qu’elle avait décidé pour l’instant de baptiser « rouge », même si ce n’était certainement pas ça. Et une autre – autant l’appeler « verte » – coupait la première presque au centre de sa vision. Ces droites semblaient se prolonger au-dessus : quand elle levait les yeux au plafond, elles étaient toujours là.
Elle avait entendu parler de la façon dont la vision s’adaptait à l’obscurité, de sorte que les étoiles (comme elle aurait aimé en voir !) devenaient progressivement plus distinctes. Et bien qu’elle ne sût toujours pas si sa chambre était éclairée ou non, elle semblait percevoir de plus en plus de détails au fil des minutes, un réseau plus fin et plus complexe de lignes colorées. Mais quelle en était la cause ? Et qu’est-ce que ça représentait ?
Elle n’était pas habituée à… comment ça s’appelait, déjà ? Cette expression qu’elle avait lue sur les sites que Kuroda lui avait recommandés, une expression si musicale… Elle fronça les sourcils, et le terme lui revint : l’affabulation par saccades oculaires. L’œil humain se déplace de façon discontinue quand il regarde d’un point à un autre, mais le cerveau filtre le flot de données, sans doute pour éviter une impression de vertige, pendant que l’œil se repositionne. Au lieu d’être un panoramique – un terme qu’elle avait rencontré dans un article sur le cinéma –, la vision est une série d’instantanés, et le mouvement de l’œil est supprimé de la conscience. Un œil effectue normalement plusieurs saccades par seconde.