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La grande croix qu’elle voyait maintenant – une barre rouge et l’autre verte – se déplaçait instantanément quand elle bougeait les yeux, et glissait vers sa vision périphérique (un autre terme qu’elle comprenait enfin) quand elle les détournait. Elle fit l’essai plusieurs fois, et…

Et soudain, elle fut plongée dans le noir.

Caitlin cessa de respirer. Elle avait l’impression de tomber dans un gouffre sans fond. La disparition de ces mystérieuses lumières avait de quoi lui briser le cœur. Elle avait réussi à émerger de quinze ans de ténèbres, et voilà qu’elle y était brutalement replongée…

Elle se laissa aller sur son lit en espérant – non, en priant pour que les lumières reviennent. Mais finalement, au bout d’une minute, elle se releva et se dirigea machinalement vers son bureau, pas à pas, sans être distraite cette fois-ci par les éclairs. Elle passa le doigt sur son afficheur braille. « Chargement terminé », lut-elle. « Liaison déconnectée. »

Caitlin sentit son cœur battre plus fort. Elle avait cessé de voir quand la connexion de son implant rétinien avec l’Internet avait été interrompue, et…

Une idée folle. Complètement dingue. Elle activa son lecteur d’écran et se déplaça dans la page web que Kuroda avait créée, écoutant les bribes d’information contenues à divers endroits. Mais elle ne trouvait pas ce qu’elle cherchait. En désespoir de cause, elle retourna à la page précédente, et…

Gagné ! « Cliquer ici pour mettre à jour le logiciel de l’implant de mademoiselle Caitlin. » Elle sentit sa main trembler quand elle approcha son index de la touche Entrée.

Je vous en supplie, pria-t-elle en silence. Que la lumière soit.

Elle appuya sur la touche.

Et la lumière fut.

13.

Le soleil de la Californie du Sud glissait doucement vers l’horizon en découpant les silhouettes des palmiers. Shoshana Glick, une étudiante de vingt-sept ans qui préparait son doctorat, franchit la passerelle de bois menant à l’îlot en forme de dôme. Elle était vêtue d’un bermuda et d’un T-shirt bleu ciel de l’Institut Marcuse noué au-dessus du nombril. Ses lunettes de soleil étaient glissées dans l’encolure. Elle était chaussée de baskets.

Sur un côté de l’île se dressait une statue de deux mètres cinquante de haut : elle représentait un orang-outan habillé, contemplant avec une expression sereine des rouleaux de parchemin. Quelqu’un avait trouvé très drôle d’offrir à l’Institut Marcuse cette reproduction de la statue du Législateur de La Planète des singes, et comme apparemment, dans le film, la statue était sur une île, il avait semblé logique de l’installer là.

Et à l’ombre de la statue, confortablement accroupi, il y avait un chimpanzé adulte tout à fait réel et bien vivant. Shoshana frappa dans ses mains pour attirer son attention, et une fois que l’animal eut tourné vers elle ses yeux marron, elle lui dit dans la langue des signes : Viens à l’intérieur.

Non, répondit Chobo par gestes. Dehors bien. Pas moustiques. Jouer.

Shoshana jeta un coup d’œil à sa montre. Le chimpanzé savait qu’il était encore loin d’être l’heure de se coucher, mais pour ce qui se préparait, il fallait tenir compte des fuseaux horaires – un concept qu’il eût été bien difficile de lui expliquer !

Viens maintenant, fit Shoshana. Surprise spéciale. Dois rentrer.

Chobo sembla réfléchir un instant, puis il fit : Apporte surprise ici avec une expression sur son visage gris foncé qui dénotait à quel point il était fier de son astuce. Shoshana secoua la tête. Surprise trop grosse.

Chobo plissa le front. Il pensait sans doute que, si la surprise était trop grosse pour elle, il serait peut-être capable, lui, de la porter. Mais pour la récupérer, il serait obligé d’aller à l’intérieur – ce qui était précisément ce qu’elle voulait. Ses rides se creusèrent encore plus, sans doute parce qu’il essayait de résoudre ce dilemme. Il demanda enfin : Surprise quoi ?

Quelque chose de nouveau, répondit Shoshana. Quelque chose de bon.

Bon à manger ?

Shoshana savait quand elle devait s’avouer battue. Non, fit-elle. Mais je te donnerai une barre de chocolat.

Deux barres ! répliqua aussitôt Chobo. Non, trois barres !

Shoshana savait que le marchandage allait s’arrêter là, car bien que le chimpanzé fût capable de compter au-delà quand on lui présentait des objets, trois était sa limite pour les choses abstraites. Elle sourit. D’accord. Viens, maintenant, dépêche-toi !

Quand elle avait commencé à travailler ici, Shoshana avait cru à l’histoire présentée sur le site de l’Institut, selon laquelle un gardien de zoo amateur de jeux vidéo lui avait donné ce nom qui désigne un joueur débutant, qui a encore tout à apprendre… et Dieu sait si le bébé chimpanzé avait appris. Elle avait eu un choc quand elle avait découvert la vérité.

Chobo hésita juste le temps de bien montrer qu’il acceptait de coopérer, et qu’il ne se contentait pas d’obéir aveuglément. Il traversa la pelouse à quatre pattes pour rejoindre Shoshana, puis il la prit par la main en entrelaçant ses doigts, comme il aimait le faire, et ils franchirent ensemble le petit pont de bois pour se rendre dans le bungalow blanc qui constituait le siège de l’Institut Marcuse.

Le vieux en personne les y attendait. Le Dr Harl Marcuse. Shoshana et les autres étudiants l’avaient surnommé Silverback, le « dos argenté », ainsi qu’on désigne les grands gorilles adultes à cause de leur pelage grisonnant. Cela étant, aucun des étudiants ne l’avait jamais vu torse nu, et comme Shoshana l’avait déclaré un soir qu’elle avait un peu trop bu, c’était aussi bien comme ça…

On l’appelait aussi parfois le gorille de quatre cents kilos. C’était en fait exagéré, car il n’en pesait que cent soixante, mais quant à l’espèce, on n’en était pas trop loin, car après tout, une différence de 1,85 % au niveau de l’ADN est bien peu de chose entre amis… En tout cas, il possédait la force et l’énergie qui allaient de pair avec son surnom. Sa capacité à obtenir des subventions de la Fondation pour la recherche scientifique était légendaire.

Il y avait également avec lui Dillon Fontana, vingt-quatre ans, blond avec une petite barbiche ; Maria Lopez, une rousse plus âgée de dix ans ; et Werner Richter, un primatologue allemand d’une soixantaine d’années, toujours tiré à quatre épingles. Dillon tenait à la main une caméra vidéo tandis que Maria avait un appareil photo. Tous deux les braquaient sur Chobo.

Le singe regarda les participants d’un air ébahi.

Assieds-toi là, fit Werner en lui désignant un grand fauteuil pivotant placé devant un simple bureau en contreplaqué.

Chobo lâcha la main de Shoshana et se hissa sur le fauteuil, où il s’assit en tailleur. Tourner ? demanda-t-il. Il adorait que les gens fassent pivoter le fauteuil quand il était assis.

Plus tard, dit Shoshana. Maintenant ordinateur.