Выбрать главу

Le visage de Chobo exprima son plaisir. D’habitude, on lui contingentait le temps qu’il pouvait passer devant l’ordinateur. Bonne surprise ! fit-il à Shoshana avant de se tourner vers le grand écran plat. Film ? demanda-t-il.

Shoshana s’efforça de ne pas sourire. Elle se posa un casque sur les oreilles et double-cliqua sur une icône. Une webcam argentée était fixée en haut du moniteur. Une petite fenêtre s’ouvrit à l’écran, affichant la vue prise par la caméra – une image en temps réel de Chobo. Comme la plupart des chimpanzés, celui-ci n’avait aucune difficulté à se reconnaître dans un miroir ou sur un écran. Par contre, de nombreux gorilles en sont tout à fait incapables. Chobo se regarda un instant, puis il se frotta la tête pour se débarrasser de quelques brins d’herbe qui y étaient restés accrochés.

Shoshana cliqua encore sur quelques icônes et une fenêtre plus importante apparut à l’écran, montrant cette fois-ci la vue d’une webcam située dans une autre pièce aux murs beiges, avec une chaise en bois au premier plan et quelques armoires dépareillées dans le fond.

— O.K., Miami, dit-elle dans le micro. Nous sommes prêts.

— Bien reçu, San Diego, fit une voix masculine à son oreille. Encore une fois, toutes nos excuses pour le retard. Et maintenant… c’est parti !

L’écran s’anima soudain de taches orange tandis que…

Chobo poussa un cri de surprise.

… tandis qu’un petit orang-outan s’installait sur la chaise visible à l’écran, ses longues jambes repliées devant lui et les bras serrés autour des genoux. Il faisait la grimace et regardait hors champ en couinant. Shoshana pouvait l’entendre dans son casque, mais pas Chobo – ils avaient délibérément éteint les haut-parleurs du PC.

Quoi ça ? demanda Chobo en se tournant maintenant vers Shoshana.

Demande-lui, dit-elle en pointant du doigt vers l’écran. Dis bonjour.

Chobo ouvrit de grands yeux. Il parle ?

Sur l’écran, Shoshana voyait l’orang-outan – dont elle savait qu’il s’appelait Virgile – adresser des questions similaires à son compagnon invisible. Les deux singes se virent simultanément parler par signes. Chobo poussa encore un petit cri de surprise, et Virgile se tapota la tête dans un geste d’étonnement.

Bonjour ! fit Chobo, dont le regard était maintenant rivé sur l’écran.

Bonjour ! répondit Virgile. Bonjour, bonjour !

Chobo détourna un instant les yeux pour s’adresser à Shoshana. Quel nom ?

Demande-lui, répondit-elle.

Chobo s’exécuta. Quel nom ?

L’orang-outan sembla effaré, puis il répondit : Virgile. Virgile.

— Il a dit « Virgile », précisa Shoshana en interprétant ce signe qui n’était pas familier à Chobo.

Celui-ci hésita un instant, comme s’il essayait d’absorber ce nouveau concept.

Shoshana lui tapa sur l’épaule. Dis-lui ton nom, Chobo, et c’est ce qu’il fit aussitôt.

Virgile apprenait vite. Il reproduisit immédiatement le signe.

Toi orange, dit Chobo.

Orange joli, répondit Virgile.

Chobo sembla réfléchir un instant à cette remarque, puis il dit : Oui. Orange joli. Mais il se tourna alors vers Shoshana en dilatant ses narines, comme s’il essayait de capter l’odeur de Virgile. Où lui ?

Très loin, répondit Shoshana, qui n’en dit pas plus car Chobo était incapable de comprendre le concept de milliers de kilomètres. Dis-lui ce que tu as fait aujourd’hui.

Le chimpanzé se tourna de nouveau vers l’écran. Jouer aujourd’hui ! dit-il avec enthousiasme. Jouer ballon !

Virgile parut étonné. Chobo jouer aujourd’hui ? Virgile jouer aujourd’hui !

Dillon ne put se retenir.

— Le monde est petit… dit-il.

Ce qui lui valut un chut ! courroucé de la part de Werner. Mais il avait raison. Le monde était vraiment petit, et il ne faisait que rapetisser encore chaque jour. Le Dr Marcuse hochait la tête d’un air satisfait devant ce spectacle d’un chimpanzé parlant à un orang-outan par l’intermédiaire du Web. Pour sa part, Shoshana ne pouvait s’empêcher de sourire jusqu’aux oreilles. La première conférence par webcam entre deux espèces différentes était bien partie…

14.

— Maman ! Papa ! s’écria Caitlin. Venez vite ! Elle les entendit se précipiter dans l’escalier.

— Que se passe-t-il, ma chérie ? demanda aussitôt sa mère.

Son père ne dit rien, mais il devait sans doute avoir une expression de curiosité – encore une chose dont elle avait entendu parler, mais qu’elle ne pouvait pas s’imaginer, du moins pas encore !

— Je vois des choses, dit Caitlin d’une petite voix émue.

— Ah, ma chérie ! dit sa mère, et Caitlin sentit des bras l’enlacer et des lèvres se poser sur son front. Ah, mon Dieu, c’est merveilleux !

Même son père réagit à ce grand événement.

— Formidable ! dit-il.

— Oui, c’est formidable, dit Caitlin, mais… mais je ne vois pas le monde extérieur.

— Tu veux dire que tu ne peux pas voir par la fenêtre ? demanda sa mère. Il fait très sombre en ce moment, tu sais.

— Non, non, fit Caitlin. Je ne vois absolument rien du monde extérieur. Je ne te vois pas, ni Papa, ni… rien du tout.

— Mais alors, qu’est-ce que tu vois ? demanda sa mère.

— Des lumières. Des lignes. Des couleurs.

— C’est un bon début ! Est-ce que tu me vois agiter les bras ?

— Non.

— Et comme ça ?

— Non.

— Quand est-ce que tu as commencé à voir, précisément ? demanda son père.

— Juste après qu’on a commencé à télécharger le nouveau logiciel dans mon implant.

— Ah, dit-il, alors, ça doit être la connexion qui induit un courant électrique dans ton implant, ce qui génère des interférences avec ton nerf optique.

Caitlin réfléchit un instant.

— Je ne crois pas que ce soit des interférences. C’est très structuré, et…

— Mais ça a commencé avec le téléchargement, dit-il.

— Oui.

— Et ça continue en ce moment ?

— Oui. Enfin, ça s’est arrêté quand le chargement a été terminé, mais je l’ai relancé, alors…

La voix de son père était pleine d’assurance.

— Ça se déclenche quand tu commences à télécharger, ça s’arrête en même temps que le téléchargement : c’est donc une interférence due à des courants induits.

— Je n’en suis pas si sûre, dit Caitlin. C’est tellement net.

— Qu’est-ce que tu vois exactement ? lui demanda sa mère.

— Comme je l’ai dit, des droites. Des droites qui se coupent. Et, hem, des points, ou encore plus gros que des points – ça doit être des cercles, je crois.

— Est-ce que les droites se prolongent indéfiniment ?

— Non, elles se connectent aux cercles. Son père intervint encore une fois :

— Le cerveau possède des neurones spéciaux qui détectent les bords des objets. S’ils sont stimulés par un courant électrique, il est possible que tu voies des segments aléatoires.

— Ils n’ont rien d’aléatoire. Quand je détourne les yeux et que je regarde de nouveau, je vois exactement le même schéma qu’avant.