— Mais je ne comprends toujours pas comment Caitlin peut voir quoi que ce soit de cette façon-là, protesta sa mère.
— C’est effectivement curieux, dit Kuroda, quoique… Il s’interrompit, et un silence s’établit, ponctué seulement de quelques bruits parasites.
— Oui ? dit enfin son père.
— Mademoiselle Caitlin, dit Kuroda, vous passez beaucoup de temps en ligne, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Combien de temps ?
— Vous voulez dire par jour ?
— Oui.
— Cinq ou six heures.
— Quelquefois plus, ajouta sa mère. Caitlin éprouva le besoin de se justifier.
— C’est ma fenêtre sur le monde.
— Oui, bien sûr, dit Kuroda. C’est tout à fait ça. Quel âge aviez-vous quand vous avez commencé à surfer sur le Web ?
— Je ne sais pas.
— Dix-huit mois, dit sa mère. L’école Perkins et la Fondation pour les aveugles ont des sites spéciaux pour les très jeunes aveugles.
On entendit un long Hmmmm de la part de Kuroda, qui dit enfin :
— Chez les aveugles de naissance, il est fréquent que le cortex visuel primaire ne se développe pas correctement, faute d’être sollicité. Mais le cas de Mlle Caitlin est différent, et c’est une des raisons pour lesquelles elle constituait un sujet idéal pour mon exp… je veux dire une aussi bonne candidate pour cette procédure.
— Ah, merci ! fit Caitlin.
— Il se trouve, poursuivit Kuroda, que votre cortex visuel, lui, est remarquablement développé. Cela peut arriver chez des aveugles de naissance, mais c’est très rare. Le cerveau humain a une très grande adaptabilité au cours de son développement, et j’ai toujours pensé que cette zone était alors utilisée pour d’autres fonctions. Mais en ce qui vous concerne, votre cortex a peut-être servi pendant tout ce temps non pas à la vision, mais à la visualisation.
— Hein ? fit Caitlin.
— Je vous ai vue surfer sur le Web quand vous étiez au Japon, dit Kuroda. Vous vous déplacez plus vite que moi – alors que moi, je vois. Vous passez d’une page à l’autre, vous suivez des chaînes de liens complexes, vous remontez en arrière sans jamais aller trop loin, sans même vous arrêter pour vérifier la page qui a été chargée.
— Oui, bien sûr, dit Caitlin.
— Et avant aujourd’hui, quand vous faisiez ça, vous pouviez le voir mentalement ?
— Pas comme je le vois maintenant, dit Caitlin. Pas d’une façon aussi nette et précise. Et pas en couleurs… Ah, mon Dieu, les couleurs sont fantastiques !
— Oui, fit Kuroda (et elle put presque l’entendre sourire). Oui, fantastiques, c’est vrai. (Un petit silence.) Je ne crois pas me tromper. Vous êtes restée si souvent en ligne, dès votre plus jeune âge, que votre cerveau a depuis longtemps su réutiliser les zones initialement destinées à voir le monde extérieur pour vous aider à mieux naviguer sur le Web. Et maintenant qu’il en reçoit directement des flux, votre cerveau les interprète comme une vision.
— Mais comment peut-on voir le Web ? demanda sa mère.
— Notre cerveau élabore constamment des représentations de choses que nous ne pouvons pas réellement voir, dit Kuroda. Il extrapole les quelques données dont il dispose pour constituer une représentation parfaitement convaincante de ce qu’il pense se trouver là.
Il reprit son souffle avant de poursuivre :
— Vous avez sans doute déjà fait l’expérience qui permet de repérer le point aveugle de la rétine ? Le cerveau essaie de deviner ce qu’il y a à cet endroit, mais si on lui joue un tour – en plaçant un objet devant le point aveugle d’un œil tandis que l’autre reste fermé –, il se trompe complètement. Ce que vous voyez alors est une affabulation.
Caitlin se redressa brusquement en entendant ce mot auquel elle avait pensé un peu plus tôt. Kuroda reprit :
— Et les images produites par le cerveau ne sont qu’une petite partie du monde réel. Nous voyons une fraction du spectre lumineux, Barbara, mais vous avez certainement eu l’occasion de voir des photos prises sous rayonnement infrarouge ou ultraviolet. Nous ne voyons qu’un sous-ensemble de l’immense réalité qui nous entoure. Et à présent, mademoiselle Caitlin perçoit un sous-ensemble différent. Après tout, le Web a une existence réelle – c’est juste que nous n’avons normalement aucun moyen de le visualiser. Mais mademoiselle Caitlin a la chance d’en être capable.
— La chance ? dit sa mère. L’objectif était de lui permettre de voir le monde réel, pas une illusion. Et c’est cet objectif que nous devons garder en tête.
— Mais… fit Kuroda.
Il resta silencieux un instant avant de dire :
— Hem, vous avez raison, Barbara. C’est que, voyez-vous, cette affaire est sans précédent, et elle présente un intérêt considérable pour la science.
— Je me fous bien de la science, dit sa mère. Caitlin sursauta, et son père dit doucement :
— Allons, Barbara…
— Non, mais c’est vrai ! Il s’agissait de donner à notre fille la possibilité de voir – de te voir, de me voir, voir cette maison, voir les arbres et les nuages et les étoiles et des millions d’autres choses. Nous ne devons pas… (Elle s’interrompit, et quand elle reprit, elle avait l’air furieuse de ne pas avoir trouvé de meilleure expression.) Nous ne devons pas perdre ça de vue.
Il y eut un long silence. Un silence pendant lequel Caitlin sentit à quel point elle aurait aimé voir l’expression de son père, et ce que traduisait son attitude…
Mais c’était vraiment fascinant. Et elle avait passé seize ans de sa vie sans rien voir. Elle pouvait bien attendre encore un peu avant de faire d’autres essais pour percevoir le monde extérieur. Et puis, tant que Kuroda serait intéressé, il n’exigerait sans doute pas de récupérer son matériel.
— Je veux aider le Dr Kuroda, dit-elle. Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais, mais c’est drôlement cool.
— Excellent, dit Kuroda, excellent. Est-ce que vous pouvez revenir à Tokyo ?
— Bien sûr que non, intervint sa mère. Cela fait seulement deux semaines qu’elle est entrée en seconde, et elle a déjà manqué cinq jours de classe.
On pouvait toujours entendre Kuroda soupirer, mais cette fois-ci, ce fut une vraie tempête. Il posa alors apparemment la main sur le combiné, mais pas assez pour couvrir entièrement ce qu’il disait. Il s’adressait en japonais à l’autre personne, qui devait être sa femme.
— Très bien, leur dit-il enfin. C’est moi qui vais venir. Vous habitez Waterloo, c’est ça ? Faut-il que je prenne un vol pour Toronto, ou y a-t-il une ville plus proche ?
— Non, Toronto, c’est très bien, dit sa mère. Dites-moi quel vol vous comptez prendre, et je viendrai vous chercher – et vous logerez chez nous, bien entendu.
— Je vous remercie, dit-il. Je vais venir le plus tôt possible. Et merci à vous, mademoiselle Caitlin. C’est… c’est absolument extraordinaire.
Comme si je ne m’en rendais pas compte, songea Caitlin. Mais elle dit quelque chose qui était tout aussi extraordinaire, et elle, tout au moins, en savoura l’humour :
— J’ai hâte de vous voir.
15.
Un plus un égale deux.
Deux plus un égale trois.
C’était un début, un commencement.
Mais à peine avions-nous abouti à cette conclusion que la connexion qui nous reliait fut à nouveau coupée. Je voulais la restaurer. Je voulais qu’elle revienne. Mais elle resta…