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Oui, les préjugés et les idées reçues étaient bien ancrés, et même la vidéo de cet échange ne pourrait pas convaincre les sceptiques les plus acharnés parmi ceux qui réfutaient l’existence d’un langage chez les primates. Mais le reste du monde serait séduit par cette démonstration : les deux singes ne pouvaient pas s’entendre ni se sentir. Le seul moyen de communication entre eux était la langue des signes, et c’était donc à l’évidence une véritable conversation.

Shoshana regarda de nouveau Marcuse. L’homme l’intimidait terriblement, mais elle l’admirait aussi. Cela faisait maintenant quarante ans qu’il tenait bon, contre vents et marées, et cette interaction pourrait lui valoir enfin la reconnaissance qu’il méritait.

Cette idée d’une vidéoconférence entre Chobo et Virgile était née d’un projet qui n’avait jamais pu aboutir, ApeNet, lancé en 2003 par le musicien britannique Peter Gabriel et le philanthrope américain Steve Woodruff. Ils avaient espéré réunir via l’Internet Washoe, Kanzi, Koko et Chantek qui représentaient quatre espèces de grands singes – chimpanzé commun, chimpanzé bonobo, gorille et orang-outan. Mais la présidente d’ApeNet, Lyn Miles, avait perdu la garde de Chantek, l’orang-outan qu’elle avait élevé chez elle, puis Washoe, le chimpanzé, était mort. Et enfin, des problèmes de politique et de financement avaient empêché le projet de décoller.

Et c’est alors que Harl Marcuse était arrivé. Il avait réussi à sauver Chobo du zoo de Géorgie, et il avait trouvé suffisamment de généreux donateurs dans le secteur privé pour maintenir son projet à flot malgré les attaques et les sarcasmes, qui n’avaient rien de nouveau, disait-il. Dès le début, Noam Chomsky avait tourné en ridicule l’étude du langage des singes. Et en 1979, Herbert Terrace, qui avait travaillé avec un singe qu’il avait surnommé Nim Chimpsky, avait finalement retourné sa veste en publiant un article disant que, bien que Nim eût appris 125 signes, il était incapable de les utiliser en séquence, et qu’il n’avait aucune notion de grammaire. Et dans son best-seller, L’Instinct du langage, le psychologue cognitiviste Steven Pinker – devenu la coqueluche des médias en comblant le vide laissé par la mort de Carl Sagan et de Stephen Jay Gould – avait tiré à boulets rouges sur les études montrant que les grands singes étaient capables d’une forme de communication sophistiquée.

Shoshana avait cessé de compter le nombre de fois où on lui avait dit que poursuivre des recherches sur le langage des singes était suicidaire pour sa carrière. Mais bon sang, il y avait des moments comme celui-ci – deux singes bavardant ensemble sur le Web ! – où elle ne regrettait pas son choix. Ils étaient en train d’écrire une page d’histoire. Tiens, prends ça dans la tronche, Steven Pinker !

16.

Cela faisait déjà un bon moment que Caitlin aurait dû être couchée, mais – bon sang de bois ! – elle voyait le Web ! Ses parents étaient restés avec elle, et elle ne cessait de recharger le nouveau logiciel dans son implant pour pouvoir conserver la liaison. Son père (c’est ce que sa mère lui avait dit) était un artiste, et Caitlin lui décrivait ce qu’elle voyait afin qu’il puisse le dessiner. Elle ne pouvait pas voir le résultat, bien sûr, de sorte que personne ne savait si c’était une représentation fidèle, mais n’empêche, il était important d’en conserver une trace, et…

Le téléphone se mit à sonner. Caitlin l’avait paramétré pour que l’identifiant d’appel soit transmis à son ordinateur, qui lui annonça :

— Communication internationale, appel masqué. Elle appuya sur le bouton mains libres et dit :

— Allô ?

— Mademoiselle Caitlin, siffla une voix familière.

— Ah, docteur Kuroda, bonsoir !

— J’ai eu une idée, dit-il. Vous connaissez Jagster ?

— Oui, bien sûr, répondit Caitlin.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda sa mère.

— Il s’agit d’un moteur de recherche à code source libre – un concurrent de Google, dit Kuroda. Et je crois qu’il pourrait nous être utile.

Caitlin fit pivoter son fauteuil pour faire face à son ordinateur et tapa « Jagster » dans Google. Elle ne fut pas autrement surprise de constater que le premier résultat n’était pas le site de Jagster lui-même – après tout, Coca-Cola ne redirige pas ses clients vers Pepsi ! –, mais un article d’une encyclopédie. Elle l’afficha à l’écran pour que sa mère puisse le lire.

Extrait de l’Encyclopédie informatique en ligne : Dans la pratique, Google constitue le principal portail d’accès au Web, et nombreux sont ceux qui pensent qu’une entreprise commerciale ne devrait pas jouer ce rôle – surtout quand cette entreprise refuse de révéler les détails de son processus de classement des résultats. La première tentative de créer une solution alternative responsable à code source libre a été Wikia Search, un logiciel conçu par l’équipe qui a monté Wikipédia. Mais à ce jour, le concurrent le plus sérieux est Jagster.

Le problème de Google n’est pas son manque d’exhaustivité, mais bien la façon dont il détermine l’ordre de présentation des résultats, ce qu’on appelle le « ranking ». L’algorithme principal de Google – du moins à l’origine – s’appelait PageRank – un clin d’œil, car non seulement il effectuait le classement des pages, mais il avait été développé par Larry Page, l’un des deux fondateurs de Google. PageRank comptait le nombre de pages rattachées à une page donnée, et considérant ce critère de classement comme le plus démocratique qui soit, il plaçait en tête les pages reliées au plus grand nombre.

Dans la mesure où l’immense majorité des utilisateurs de Google se contente de regarder les dix premières réponses – celles qui figurent sur la première page –, il est vital pour une entreprise d’y figurer, et se retrouver en tête de liste vaut de l’or… et c’est ainsi que les gens ont commencé à essayer de tromper Google. L’une des nombreuses façons de berner PageRank était de créer d’autres sites dont la seule fonction était de se rattacher à un véritable site fonctionnel. La riposte de Google fut de concevoir de nouvelles méthodes de classement. Et malgré le slogan de la société – « Ne pas faire le mal » –, les gens ne purent s’empêcher de se poser des questions sur ce qui décidait maintenant des positions de tête, surtout quand la différence entre être classé en dixième ou onzième position pouvait se chiffrer en millions de dollars de recettes.

Mais Google refusa de divulguer ses nouvelles méthodes, et c’est ce qui donna naissance à des projets visant à développer des alternatives gratuites, transparentes et à code source libre : « gratuites », c’est-à-dire qu’il n’y aurait pas moyen de se payer un classement en tête (sur Google, on peut le faire en achetant un lien dit « sponsorisé ») ; « transparentes » signifiant que le processus pouvait être suivi et compris par tout le monde ; et « code source libre » voulant dire que n’importe qui pouvait étudier les programmes utilisés et les modifier s’il trouvait une approche plus juste ou plus efficace.

Ce qui fait de Jagster un moteur de recherche à code libre différent de tous les autres, c’est son haut niveau de transparence. Tous les moteurs de recherche ont recours à des logiciels spéciaux qu’on appelle des robots d’indexation, qui parcourent la Toile telles de petites araignées, sautant de site en site et établissant une cartographie de leurs liens. Cette activité est généralement considérée comme de la basse besogne et parfaitement inintéressante, mais Jagster met cette base de données brutes à disposition de tous, et la met à jour en temps réel à mesure que ses petits robots-araignées découvrent de nouvelles pages et constatent que d’autres ont été modifiées ou carrément supprimées.