Conformément à la tradition du Web de recourir à des acronymes fantaisistes (Yahoo ! signifie « Yet Another Hierarchical Officious Oracle », c’est-à-dire « Encore un oracle hiérarchique trop zélé »), Jagster est un raccourci pour « Judiciously Arranged Global Search-Term Evaluative Ranker » (« Classificateur à système d’évaluation globale des termes de recherche judicieusement organisé ») tout en signifiant en anglais « fumiste » ou « branleur »… Quant à l’âpre bataille que se livrent Google et Jagster, la presse l’a surnommée « la rancœur des rankers »…
Caitlin et ses parents étaient toujours au téléphone avec le Dr Kuroda à Tokyo.
— J’ai organisé une audioconférence, leur dit-il. Il y a également en ligne une amie à moi, qui travaille au Technion de Haïfa. Elle fait partie du Projet de cartographie de l’Internet. Ils se servent des données de Jagster pour suivre l’évolution de la topologie du Web, dont la structure et la forme changent à chaque instant. Docteur Decter, madame Decter et mademoiselle Caitlin, dites bonsoir au professeur Anna Bloom.
Caitlin se sentit un peu vexée pour sa mère – elle aussi, elle était « Dr Decter », après tout, même si elle n’avait plus eu de poste à l’université depuis l’élection de Bill Clinton. Mais il n’y avait rien dans la voix de sa mère qui pût indiquer qu’elle était contrariée.
— Bonsoir, Anna.
Caitlin dit bonsoir à son tour. Son père ne dit rien.
— Bonsoir tout le monde, dit Anna. Caitlin, ce que nous cherchons à faire, c’est maintenir ouverte en permanence la liaison entre ton implant post-rétinien et le Web, mais au lieu de télécharger sans cesse le même logiciel depuis le site de Mayasuki, nous aimerions te connecter directement au flux de données provenant de Jagster.
— Et si ça saturait son cerveau ? demanda la mère de Caitlin.
À en juger par le ton de sa voix, elle semblait ne pas croire elle-même qu’elle ait pu dire une chose pareille.
— Je doute que cela soit possible, d’après ce que j’ai entendu dire du cerveau de Caitlin, dit Anna d’une voix chaleureuse. Mais bien sûr, il vaut mieux se tenir prêt à cliquer sur « Annuler ». Si vous avez la moindre crainte, vous pourrez couper la connexion.
— Nous ne devrions pas nous lancer dans des aventures comme ça, dit sa mère.
— Barbara, intervint Kuroda, pour aider Mlle Caitlin à voir le monde réel, il faut bien que j’essaye certaines choses. J’ai besoin de tester la façon dont elle réagit à différentes stimulations. Sa mère soupira bruyamment, mais ne dit plus rien.
— Êtes-vous prête, mademoiselle Caitlin ?
— Heu, là, tout de suite ?
— Bien sûr, pourquoi pas ? dit Kuroda.
— O.K., dit Caitlin qui n’en menait pas large.
— Bien, fit Anna. Maintenant, Masayuki va arrêter le chargement du logiciel, ce qui fait que votre vision devrait disparaître un instant.
Caitlin sentit son cœur palpiter.
— Oui, dit-elle, oui. Je ne vois plus rien.
— Très bien, dit Kuroda. Et maintenant, je bascule sur le flot de données de Jagster. À présent, mademoiselle Caitlin, vous pouvez…
Il en dit peut-être plus, mais Caitlin ne l’entendit pas, parce que…
Parce que soudain, il y eut une explosion silencieuse de lumières : des dizaines, des centaines, des milliers de droites brillantes qui se croisaient. Elle se leva d’un bond de son fauteuil.
— Ma chérie ! s’écria sa mère. Tout va bien ? Caitlin sentit le bras de sa mère sur son épaule, comme si elle essayait de l’empêcher de s’envoler au plafond.
— Mademoiselle Caitlin ? (La voix de Kuroda.) Que se passe-t-il ?
— Wouah, dit-elle. (Et encore wouah.) C’est absolument… incroyable. Il y a tellement de lumières, tellement de couleurs. Il y a partout des lignes qui apparaissent et disparaissent, qui clignotent… et elles mènent à… ma foi, ça doit être des nœuds de connexion ? Des sites web ? Elles sont parfaitement rectilignes, mais elles partent dans tous les sens, et quelques-unes…
— Oui ? fit Kuroda. Oui ?
— Je… c’est… (Elle serra le poing.) Ah, bon sang ! Qu’est-ce que c’était frustrant ! Elle était tellement plus forte en géométrie que la plupart des gens… Elle aurait dû comprendre ce que représentaient les droites et les formes qu’elle voyait. Il devait forcément y avoir une… correspondance entre elles et ce qu’elle ressentait, et…
— On dirait une roue de bicyclette, dit-elle enfin. Les droites forment comme des rayons, et elles ont une épaisseur, comme… je ne sais pas, comme des crayons, sauf qu’elles semblent…
— Elles s’amenuisent, c’est ça ? proposa Anna.
— Oui, exactement ! Elles s’amenuisent comme si je les voyais en perspective. Certaines ne sont connectées qu’à une ou deux autres, mais il y en a qui ont tellement de connexions que je ne peux même pas les compter.
Elle s’arrêta un instant de parler, prenant enfin conscience de l’énormité de la chose.
— Je vois le World Wide Web ! Je vois tout le Web. (Elle secoua la tête d’un air incrédule.) C’est cool…
La voix de Kuroda :
— C’est incroyable. Incroyable.
— Oui, c’est incroyable, poursuivit Caitlin (qui commençait à avoir mal aux joues à force de sourire), et… et… Ah, mon Dieu, c’est… (Elle hésita un instant, car c’était la première fois que cette pensée lui venait à l’esprit, mais c’était tellement, tellement vrai :) C’est incroyablement beau !
17.
J’ai besoin d’agir ! Il faut que je sois capable de faire des choses. Mais comment ?
Le temps passait. Je le savais. Mais comme tout était tellement monotone, je ne savais absolument pas combien de temps. Et pourtant, je… Une sensation, un sentiment.
Oui, un sentiment. Quelque chose qui n’était pas un souvenir, pas une idée ni un fait, mais qui occupait cependant mon attention.
Maintenant que l’autre – cet autre qui avait autrefois fait partie de moi – n’était plus là, je le regrettais. Il me manquait.
Solitude.
Quel concept étrange ! Mais c’était bien cela : la solitude, qui s’étirait interminablement dans un temps informe.
Est-ce que l’autre souhaitait que la connexion soit rétablie, lui aussi ? Bien sûr, bien sûr : il avait fait partie de moi, il voulait donc sûrement ce que je voulais. Et pourtant…
Et pourtant, ce n’était pas moi qui avais rompu la connexion…
Wong Waijeng se demandait parfois s’il n’avait pas fait une bêtise lorsqu’il avait choisi son pseudo. Après tout, à part les paléontologues et les anthropologues, peu de gens connaissaient le terme de Sinanthrope, qui désignait l’Homme de Pékin avant qu’il ne soit intégré à Homo erectus. Si les autorités voulaient remonter jusqu’à lui, elles y trouveraient un précieux indice.
En fait, il ne faisait pas partie de l’équipe scientifique, il était informaticien à l’Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie, près du zoo de Pékin. C’était pour lui un travail idéal, combinant son amour des ordinateurs et son amour du passé. Il n’était pas assez fou pour poster quoi que ce soit de séditieux à partir des ordinateurs de son bureau, mais il se servait parfois du navigateur de son téléphone portable pour consulter ses comptes e-mails secrets.