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Comme toujours, c’est dans la galerie des dinosaures qu’il venait faire sa pause. Les reptiles présentés au public remplissaient les trois premiers étages sur les sept que comportait l’Institut. Il aimait s’asseoir sur un banc à côté de l’immense Tsintaosaurus – son ornithopode préféré depuis qu’il était tout petit –, mais un groupe d’écoliers bruyants étaient en train de le regarder en ce moment. Il jeta quand même un rapide coup d’œil à la créature géante dont la tête dépassait par l’ouverture du plafond. La galerie du deuxième étage était constituée de quatre balcons surplombant le niveau où il se trouvait.

Waijeng se dirigea vers l’autre bout de la galerie en passant devant le Tyrannosaurus rex et le grand sauropode Mamenchisaurus, dont le long cou s’étirait à travers l’ouverture si bien que son minuscule crâne pouvait regarder les visiteurs du deuxième étage. Un peu plus loin, à moitié cachés dans une alcôve derrière l’escalier métallique, se trouvaient les fossiles de dinosaures à plumes qui avaient suscité tant d’émoi récemment, comprenant en particulier Microraptor gui, Caudipteryx et Confusciusornis.

Waijeng s’adossa au mur rouge et consulta le minuscule écran de son téléphone. Il y avait trois nouveaux messages. Deux venaient d’autres hackers et concernaient diverses méthodes qu’ils avaient essayées pour tenter de percer le Grand Pare-Feu. Et le troisième…

Son cœur cessa de battre un instant. Il regarda autour de lui pour s’assurer qu’il n’y avait personne à proximité. Les écoliers étaient plus loin, admirant une reproduction d’un allosaure vainqueur d’un stégosaure, sur un carré d’herbe artificielle.

Mon cousin habitait le Shanxi, disait le message. Il y a eu une épidémie de grippe aviaire, et beaucoup de gens sont morts, mais pas seulement à cause de la maladie. Il n’y a pas eu d’éruption naturelle de gaz. En fait… 

— Ah, vous êtes là !

Waijeng releva la tête, terrorisé sur le moment. Mais c’était seulement son chef, le vieux Dr Feng, qui descendait l’escalier en se tenant à la rambarde. Waijeng referma aussitôt son portable et le glissa dans sa poche.

— Oui, professeur ?

— J’ai besoin de votre aide, dit le vieil homme. Je n’arrive pas à imprimer un fichier.

Waijeng ravala sa salive en s’efforçant de recouvrer son calme.

— Très bien, dit-il, je vais m’en occuper. Feng secoua la tête.

— Ah, les ordinateurs… Ça n’apporte que des ennuis, hein ?

— Oui, professeur, dit Waijeng en le suivant dans l’escalier.

Caitlin passa encore une heure à répondre aux questions du Dr Kuroda et d’Anna Bloom. Ils finirent par raccrocher et ses parents la laissèrent seule. Cette fois-ci, elle entendit son père éteindre la lumière (ce que sa mère n’avait jamais pu se résoudre à faire), puis elle alla s’allonger sur son lit. Elle passa l’heure suivante à bouger les yeux à droite et à gauche, et également à tourner la tête. Elle suivait parfois ce qu’elle pensait être un robot-araignée qui allait rapidement de lien en lien pour indexer le Web – ce qui lui faisait l’effet d’être dans des montagnes russes. À d’autres moments, elle se contentait d’observer bouche bée.

Bien sûr, sans aucune étiquette, elle ne pouvait savoir quels sites elle voyait, mais si elle se laissait aller, son image mentale se recentrait automatiquement toujours au même endroit, qui était sans doute le site du Dr Kuroda au Japon. Il y en avait certains autres qu’elle aurait bien voulu trouver. Elle aurait aimé savoir que ce cercle, là, représentait le site qu’elle avait créé des années plus tôt pour suivre les statistiques de l’équipe de hockey, les Dallas Stars, et que celui-là était le site qu’elle avait démarré en juillet pour suivre l’équipe de Toronto, les Maple Leafs, qui était maintenant son équipe locale (même s’ils n’étaient pas aussi forts que ses Stars adorés).

La taille et l’intensité lumineuse des cercles devaient sans doute correspondre à la quantité de trafic sur un site donné. Certains étaient trop brillants pour qu’elle puisse les regarder. Quant aux liens, qui étaient représentés par des traits parfaitement rectilignes, elle n’avait aucune idée de ce que pouvait signifier leur code de couleur.

Elle laissa son regard – ah, comme elle aimait cette idée ! – vagabonder, passant de lien en lien. Elle pouvait pleinement exercer le talent que le Dr Kuroda avait remarqué : elle arrivait à suivre ces chemins anonymes d’un nœud à l’autre, comme si elle sautait de pierre en pierre pour franchir une rivière, et c’était sans difficulté qu’elle pouvait retracer son chemin.

— Ma chérie…

C’était la voix de sa mère, très douce, venant du couloir devant sa chambre.

Caitlin se retourna pour faire face à la porte… et elle perdit momentanément ses repères tandis que ce… ce webspace se modifiait.

— Hello, maman.

Elle ne l’entendit pas allumer la lumière – celle du couloir devait suffire. Elle n’entendit pas non plus ses pas sur le tapis, mais un instant plus tard, le matelas s’enfonça tandis que sa mère s’asseyait à côté d’elle, et elle sentit une main lui caresser les cheveux.

— C’était une sacrée journée, tu ne trouves pas ?

— Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais, répondit doucement Caitlin.

— Moi non plus. (Le lit bougea légèrement. Sa mère avait peut-être haussé les épaules.) Je dois t’avouer que j’ai un peu peur.

— Peur de quoi ?

— Tu sais, je suis restée une économiste. Dans la vie, rien n’est gratuit, tout a un prix. (Elle essayait de garder un ton léger.) La connexion que tu utilises a beau être sans fil, ce n’est pas pour autant qu’elle est sans contreparties.

— Par exemple ?

— Qui pourrait le dire ? Mais le Dr Kuroda voudra sans doute quelque chose, ou bien ses patrons. De toute façon, cela va changer ta vie.

Caitlin s’apprêtait à faire remarquer que leur départ du Texas avait changé sa vie, que son nouveau lycée avait changé sa vie, que… ah, bon sang, avoir de la poitrine avait changé sa vie ! Mais sa mère prit les devants.

— Je sais que tu as eu à affronter bien des changements, ces derniers temps, dit-elle d’une voix douce. Et je sais combien cela a dû être difficile pour toi. Mais j’ai le sentiment que ce n’est rien à côté de ce qui t’attend. Même si tu ne peux jamais voir le monde réel – et, ma chérie, j’espère bien que tu le pourras ! –, tu vas quand même faire l’objet de l’attention des médias, et toutes sortes de gens vont vouloir t’étudier. Tu comprends, il n’y avait peut-être que quatre ou cinq personnes au monde pour s’intéresser au syndrome de Tomasevic… mais ça ! Voir le Web ! (Elle s’arrêta un instant, peut-être en secouant la tête.) Ce sera à la une de tous les journaux quand ça se saura. Et il y aura des centaines, non, des milliers de gens qui vont vouloir en discuter avec toi.

Caitlin se dit que ce serait sans doute cool, mais peut-être bien pénible aussi. Elle était habituée au Web où tout le monde est célèbre… auprès d’une quinzaine de gens maximum.

— Ne dis à personne au lycée que tu peux voir le Web, d’accord ? dit sa mère. Même pas à Bashira.

— Mais ils vont tous me demander comment ça s’est passé au Japon ! protesta Caitlin. Ils savent que j’y suis allée pour me faire opérer.