— Qu’est-ce que tu disais à tes camarades d’Austin, quand tout ce qu’on essayait ne donnait aucun résultat ?
— Exactement ça : que ça n’avait pas donné de résultat.
— Tu devrais faire pareil cette fois-ci. Après tout, c’est la pure vérité : tu ne peux toujours pas voir le monde qui t’entoure.
Caitlin y réfléchit un instant. Elle ne tenait pas du tout à devenir un phénomène de foire, ni à ce que des gens qu’elle ne connaissait pas viennent l’embêter.
— Et tu n’en parles pas non plus sur ton blog, O.K. ? ajouta sa mère.
— Oui, O.K.
— Très bien. On va simplement continuer de mener une vie normale aussi longtemps que possible. (Un petit silence.) Et à ce propos… Il est largement passé minuit, et tu as une interrogation de maths demain, n’est-ce pas ? Bon, je te connais, tu n’as pas besoin de te préparer pour avoir la note maximum – mais encore faut-il que tu sois réveillée pour la passer, sinon tu auras bel et bien un zéro ! Alors, il est peut-être temps de dormir.
— Mais…
— Tu as déjà manqué pas mal de cours, tu sais. (Elle sentit sa mère lui tapoter l’épaule.) Tu devrais éteindre ton œilPod et te coucher.
Le cœur de Caitlin se mit à battre plus fort et elle se redressa sur son lit. Couper le flot de données de Jagster ? Redevenir aveugle ?
— Maman, je ne peux pas faire ça…
— Ma chérie, je sais que c’est tout nouveau pour toi, mais en fait, les gens « coupent » leur vision chaque soir en allant se coucher – en éteignant les lumières et en fermant les yeux. Alors, maintenant que tu vois d’une certaine façon, c’est exactement ce que tu devrais faire. Va faire ta toilette, et ensuite… on éteint tout.
18.
Zhang Bo, le ministre des Communications, s’agitait nerveusement en attendant d’être admis dans le bureau du Président. La ravissante secrétaire savait sans doute de quelle humeur était Son Excellence ce matin, mais elle ne disait jamais rien. Elle n’aurait pas tenu longtemps dans son poste si elle avait été bavarde. Un guerrier en terre cuite grandeur nature, rapporté de Xian, montait la garde dans l’antichambre, le visage aussi impassible que celui de la secrétaire.
Enfin, en réponse à un signal qu’il n’avait pu voir, elle se leva, ouvrit la porte du bureau et fit signe à Zhang d’entrer.
Le Président était au fond de la pièce, vêtu d’un complet bleu. Il se tenait debout derrière son bureau, le dos tourné, et regardait par l’immense baie vitrée. Comme à chaque fois qu’il le voyait, Zhang songea que les épaules du Président étaient terriblement étroites pour tout le poids qu’elles devaient supporter.
— Excellence ?
— Vous êtes venu m’exhorter, dit le Président sans se retourner. Encore une fois.
Le ministre baissa légèrement la tête.
— Je suis profondément désolé, mais…
— Le Pare-Feu a retrouvé toute son intégrité, n’est-ce pas ? Vous avez bouché les trous ?
Zhang caressa nerveusement sa petite moustache.
— Oui, oui, et je m’en excuse. Ces hackers sont… très ingénieux.
Le Président se tourna enfin. Il avait une fleur de lotus à la boutonnière.
— Mes fonctionnaires sont censés l’être encore plus.
— Encore une fois, je vous présente mes excuses. Cela ne se reproduira pas.
— Et les coupables ?
— Nous sommes sur leurs traces. (Zhang hésita un instant, et considéra qu’il n’aurait de toute façon pas de meilleure occasion d’aborder le sujet.) Mais cela étant, vous ne pouvez pas maintenir éternellement la Stratégie Changcheng.
Le Président haussa ses fins sourcils. Derrière ses lunettes, ses yeux étaient rouges et fatigués.
— Je ne peux pas ?
— Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Naturellement, vous pouvez faire tout ce que vous voulez, mais… mais cette limitation des communications internationales, ce maintien en place du Grand Pare-Feu, c’est… c’est peut-être moins avisé que la plupart de vos actions.
Le Président inclina la tête, comme s’il s’amusait des efforts de Zhang pour rester diplomate.
— Je vous écoute.
— Nous nous sommes débarrassés des corps, et l’épidémie est enrayée. L’état d’urgence est passé.
— Après les événements du 11 Septembre, le président des États-Unis s’est fait attribuer des pouvoirs exceptionnels… qu’il a soigneusement conservés depuis.
Zhang contempla un instant la moquette aux motifs rouges brodés d’or.
— Oui, mais…
Une odeur d’encens flottait dans l’air.
— Mais quoi ? Notre peuple veut cette chose qu’on nomme la démocratie, mais c’est une illusion, un fantôme. En réalité, elle n’existe nulle part.
— L’épidémie est bel et bien enrayée, Excellence. À présent, nous pouvons certainement…
La voix du Président était douce et pensive. Il s’installa dans son grand fauteuil de cuir rouge et fit signe à Zhang de s’asseoir devant le large bureau en cerisier.
— Il y a d’autres formes de contagion que celles apportées par des virus, dit-il. Il est préférable que notre peuple n’ait pas accès à tant de… (Il s’interrompit un instant, sans doute à la recherche du terme exact, puis il hocha la tête d’un air satisfait et reprit :) À tant d’idées étrangères.
— C’est entendu, dit Zhang, mais… Et il referma aussitôt la bouche.
Le Président leva la main. Ses boutons de manchettes étaient deux sphères de jade poli.
— Vous pensez sans doute que je ne veux entendre que des choses positives de la part de mes conseillers ? Et c’est pour cela que vous avez l’air de marcher sur des œufs ?
— Excellence…
— J’ai des conseillers qui élaborent des modélisations de l’avenir de notre société, le saviez-vous ? Des statisticiens, des démographes, des historiens. Ils me disent que la République populaire est condamnée à disparaître.
— Excellence !
Le Président haussa ses maigres épaules.
— La Chine continuera d’exister, naturellement – elle représente un quart de l’humanité. Mais le Parti communiste ? Ils me disent que ses jours sont comptés.
Zhang resta silencieux.
— Certains d’entre eux pensent que le Parti n’a plus qu’une décennie devant lui. Les plus optimistes lui donnent jusqu’à 2050.
— Mais pourquoi ?
Le Président fit un geste vers la fenêtre par laquelle on pouvait apercevoir le lac.
— Les influences extérieures. Le peuple voit ailleurs une alternative dont il croit qu’elle lui donnera du pouvoir et une voix. C’est ce que nos compatriotes désirent ardemment. Ils croient… (Il sourit, mais c’était un sourire triste plutôt qu’amusé.) Ils croient que l’herbe est plus verte de l’autre côté de la Grande Muraille. (Il secoua la tête.) Mais les Russes vivent-ils mieux maintenant, avec leur capitalisme et leur démocratie ? Ils ont été les premiers à aller dans l’espace, ils ont été à la pointe du progrès dans tant de domaines ! Et leur littérature, leur musique ! Mais à présent, c’est une nation de pestilence et de pauvreté, de maladie et de mort prématurée – croyez-moi, vous n’aimeriez pas visiter ce pays. Et pourtant, c’est la chose que notre peuple désire. Ils la voient, et tels des enfants qui tendent la main vers un poêle brûlant, ils ne peuvent pas s’empêcher d’essayer de la saisir.
Zhang se contenta de hocher la tête. Il n’était pas sûr de pouvoir prononcer un mot. Derrière le Président, par la grande baie vitrée, il distinguait les toits de tuiles rouges de la Cité Interdite et le ciel éternellement gris argenté.