— Cependant, poursuivit le Président, mes conseillers font une erreur fondamentale dans leurs hypothèses.
— Excellence ?
— Ils considèrent que les influences extérieures pourront toujours pénétrer dans notre pays. Mais comme l’a dit Sun Zi : « Il est de la première importance de conserver son propre État intact », et c’est bien ce que j’ai l’intention de faire.
Zhang resta silencieux un moment, puis il dit :
— La Stratégie Changcheng n’a été conçue que comme une mesure d’urgence. L’urgence est passée. Les contraintes économiques…
Le Président prit un air triste.
— L’argent, dit-il. Même pour le Parti communiste, tout se ramène toujours à des questions d’argent, n’est-ce pas ?
Zhang écarta légèrement les mains sans rien dire. Et le Président finit par hocher la tête.
— Bon, très bien. Très bien. Rétablissez les communications, et laissez le flot extérieur nous inonder de nouveau.
— Merci, Excellence. Comme toujours, vous avez pris la bonne décision.
Le Président ôta ses lunettes et se frotta le nez.
— Vous croyez ? dit-il.
Zhang laissa la question flotter dans l’air, avec le parfum d’encens.
Caitlin repérait toujours le moment où elles entraient dans le parking de son lycée : il y avait un gros ralentisseur juste après le virage à droite, qui secouait la carrosserie de la Prius de sa mère.
— Je sais que tu n’en as pas vraiment besoin, lui dit sa mère en s’arrêtant devant l’entrée principale, mais je te souhaite bonne chance pour ton interro.
Caitlin sourit. Pour ses douze ans, sa cousine Megan lui avait offert une poupée Barbie qui disait, d’un ton agacé : « Ah, les maths, qu’est-ce que c’est dur ! » Mattel n’avait pas fabriqué ce modèle bien longtemps avant que l’indignation du public ne les oblige à le rappeler, mais la cousine de Caitlin en avait trouvé une dans un vide-grenier. Elles s’étaient bien amusées à se moquer de cette poupée. Caitlin savait que Barbie était un modèle physiquement impossible pour des filles – elle avait calculé qu’une Barbie à l’échelle humaine aurait des mensurations de 116-48-80… – et l’idée que des filles puissent trouver les maths difficiles était tout aussi absurde.
— Merci, maman.
Caitlin prit sa canne blanche et sa sacoche d’ordinateur, puis elle sortit de la voiture et s’approcha de la porte d’entrée. Mais elle sentait bien qu’elle traînait des pieds… Oh, bien sûr, elle aimait le lycée, mais… comme tout cela paraissait banal, comparé aux merveilles qu’elle avait vues la veille.
— Hé, Cait !
La voix de Bashira.
— Hello, Bash, dit Caitlin en souriant – mais en se demandant une fois de plus à quoi son amie ressemblait.
Elle savait que Bashira devait lui offrir le bras comme à l’habitude, et elle le prit pour que Bashira puisse la guider dans le couloir.
— Alors, tu te sens prête pour l’interro ?
— Sinus 2A égale deux sinus A cosinus A, dit Caitlin en guise de réponse.
Elles arrivèrent devant un escalier – les bruits y avaient un écho différent – et gravirent les deux volées de marches.
— Bonjour, tout le monde ! dit Mr Heidegger, leur professeur de mathématiques, une fois qu’elles furent entrées dans la classe.
Caitlin devait se reposer uniquement sur la description que Bashira lui en avait faite : « Grand et maigre, avec un visage comme si sa femme l’avait serré entre ses cuisses. » Bashira adorait dire des choses un peu scabreuses comme ça, mais en fait, elle n’en avait aucune expérience. Ses parents étaient des musulmans très pratiquants, et organiseraient son mariage le moment venu. Caitlin ne savait pas très bien ce que Bashira pensait de ce processus, mais au moins, elle se retrouverait avec quelqu’un. Caitlin s’inquiétait parfois de ne jamais trouver un type bien qui aimerait les maths et le hockey, et qui saurait s’accommoder de sa… situation. Bon, maintenant qu’elle était au Canada, ce ne serait pas difficile de rencontrer des garçons qui aiment le hockey, mais pour ce qui était de satisfaire les deux autres critères…
— Levez-vous, je vous prie, pour l’hymne national, dit une voix de femme sortant du haut-parleur.
Les Canadiens étaient un peu moins cérémonieux, ce qui convenait tout à fait à Caitlin. Ça l’avait toujours embêtée de devoir jurer fidélité à un drapeau qu’elle n’avait jamais vu. Bien sûr, elle savait que le drapeau américain avait des étoiles et des rayures – on leur avait fait toucher des drapeaux brodés quand elle était à l’Institut pour jeunes aveugles. Mais l’appellation familière de « bon vieux rouge, blanc et bleu » n’avait absolument aucun sens pour elle. Enfin, jusqu’à ce qui s’était passé la veille. Elle avait hâte de pouvoir de nouveau jeter un coup d’œil au Web.
Après « Ô Canada », on distribua le texte de l’interrogation écrite. Les autres élèves recevaient des feuillets, mais Mr Heidegger donna à Caitlin une clé USB contenant les questions. Caitlin pratiquait parfaitement le Nemeth, ce code braille spécifique pour les notations mathématiques, et son père lui avait enseigné le Latex, un standard de mise en pages informatique utilisé par les scientifiques et par de nombreux aveugles devant travailler sur des équations.
Elle introduisit sa clé dans l’un des ports USB de son portable, puis elle sortit son afficheur braille et se mit au travail. Quand elle aurait terminé, elle copierait ses réponses sur la clé USB pour que Mr Heidegger puisse les lire. En général, elle était parmi les premiers – quand elle n’était pas la première – à terminer les interrogations écrites et devoirs en classe, mais pas cette fois-ci. Ses pensées ne cessaient de vagabonder, recréant des visions de lumières et de couleurs tandis qu’elle se remémorait son émerveillement incroyable de la veille.
19.
À la fin des cours, Caitlin accompagna sa mère jusqu’à Toronto où elles accueillirent le Dr Kuroda à l’aéroport. Quand ils furent à la maison, il prit aussitôt une douche – ce qui fut un soulagement pour tout le monde, se dit Caitlin. Ensuite, après un dîner de grillades que le père de Caitlin avait préparées au barbecue, ils se mirent au travail. C’était un lundi soir, et Kuroda avait bien compris que, pendant la semaine, Caitlin ne serait disponible qu’en soirée.
Il avait apporté son Notebook avec lui. Pleine de curiosité, Caitlin avait tâté l’appareil. Quand il était refermé, il était aussi mince que le Mac Book Air, mais en l’ouvrant, elle sentit avec étonnement des touches s’élever de ce qui était au départ un clavier plat. Elle avait lu que de nombreuses innovations technologiques étaient commercialisées au Japon des mois, voire des années avant qu’elles ne soient disponibles aux États-Unis, mais c’était la première fois qu’elle en avait la démonstration concrète.
— Alors, lui demanda-t-elle, qu’y a-t-il sur votre bureau ?
— Mon fond d’écran, vous voulez dire ?
— Oui.
Caitlin avait demandé à sa mère de lui mettre une photo de Schrödinger – son chat, pas le physicien – en fond d’écran, même si elle ne pouvait pas le voir. Elle était heureuse à la seule idée qu’il soit là.
— C’est mon dessin humoristique préféré, en fait. Il est signé d’un certain Sidney Harris, qui s’est spécialisé dans le domaine scientifique – on trouve ses œuvres collées aux murs de toutes les universités du monde. Bon, toujours est-il que celui-ci montre deux savants devant un tableau noir, avec tout un tas d’équations et de formules dans la partie gauche, et de même dans la partie droite. Mais au milieu, entre les deux, il est simplement écrit : « C’est alors qu’un miracle se produit…» Et l’un des savants dit à l’autre : « Je crois que tu devrais expliciter un peu plus la deuxième étape. »