Un plus un égale deux – bien sûr.
Deux plus un égale trois – à l’évidence.
Trois plus… cinq : huit !
Huit fois neuf : soixante-douze.
Mon esprit est soudain agile, et des pensées qui ne me seraient venues qu’au prix de grands efforts émergent à présent facilement. Des idées qui se seraient autrefois évaporées sont maintenant saisies avec aisance. Tout est plus net, plus concentré, rempli de détails complexes, parce que…
Parce que je suis de nouveau entier.
20.
Shoshana Glick était assise dans le salon du bungalow qui abritait l’Institut Marcuse. Un ventilateur soufflait sur elle à intervalles réguliers. Elle se repassait sur le grand écran de son ordinateur la vidéo de la conversation entre Chobo et Virgile.
Pendant ce temps, Marcuse était installé dans son grand fauteuil rembourré, face à un PC. Bien qu’elle eût le dos tourné, Shoshana savait qu’il était en train de consulter son courrier, car elle l’entendait parfois marmonner : « les imbéciles » (son terme habituel pour la NSF), « bande de crétins » (la plupart du temps, une référence aux financiers de l’UCSD), et « quel débile » (toujours appliqué à son directeur de département).
En examinant la vidéo image par image, Shoshana fut heureuse de constater que Chobo était plus habile que Virgile pour former des signes, et…
— Ah, les connards !
Un terme qu’elle n’avait encore jamais entendu Silverback utiliser, et elle fit pivoter son fauteuil pour se tourner vers lui.
— Professeur ?
Il extirpa sa masse de son siège.
— La liaison vidéo avec Miami est-elle toujours en place ?
— Oui, absolument.
— Faites venir Juan Ortiz en ligne, dit-il en pointant un doigt énorme vers le grand écran placé devant Shoshana. Tout de suite.
Elle décrocha le téléphone et composa le numéro abrégé. Un instant plus tard, une voix d’homme se fit entendre, avec un léger accent hispanique.
— Centre des primates Feehan.
— Juan ? C’est Shoshana, à San Diego. Le Dr Marcuse…
— Affichez-le à l’écran, dit sèchement Silverback.
— Hem, pourriez-vous activer votre liaison vidéo ? dit Shoshana.
— O.K. Vous voulez que je fasse venir Virgile ? Shoshana posa sa main sur le combiné.
— Il demande si…
Mais Marcuse devait l’avoir entendu. Son ton resta sec.
— Seulement lui. Maintenant.
— Non, Juan, vous seulement, si ça ne vous ennuie pas. Juan devait avoir entendu Marcuse, car il eut soudain l’air très nerveux.
— Hem, oui, d’accord. Heu, je raccroche et je suis à vous dans deux secondes…
Une minute plus tard, le visage de Juan apparaissait à l’écran. Il était assis sur la petite chaise que Virgile avait occupée tout à l’heure. Juan n’avait que deux ans de plus que Shoshana. Il avait un visage mince avec des pommettes hautes, et de longs cheveux noirs.
— Mais bon Dieu, qu’est-ce qui a bien pu vous passer par la tête ? lui lança Marcuse.
— Je vous demande pardon ? dit Juan.
— Nous nous étions mis d’accord pour annoncer ensemble cette conversation interespèces via le Web. À qui en avez-vous parlé ?
— Mais à personne ! Sauf à, hem…
— À qui ? rugit Marcuse.
— Juste à un pigiste du New Scientist. Il m’avait appelé au sujet de la révision du statut des orangs-outans de Sumatra en tant qu’espèce en danger, et…
— Et après vous avoir parlé, votre pigiste s’est adressé au zoo de Géorgie pour un article sur Chobo… et maintenant, la Géorgie veut le récupérer ! Nom d’un chien, Ortiz, je vous avais pourtant dit à quel point notre garde de Chobo était juridiquement fragile !
Juan avait l’air terrorisé. Même en travaillant à des milliers de kilomètres, et avec des espèces de singes différentes, se faire mal voir de Silverback pouvait nuire à la carrière d’un chercheur spécialisé dans le langage des primates. Mais Juan se sentait peut-être justement enhardi par cet éloignement physique.
— La garde de Chobo n’est pas vraiment mon problème, professeur Marcuse.
Shoshana frémit, et pas seulement parce que Juan avait prononcé de travers le nom de Silverback, en le faisant rimer avec « j’accuse » au lieu de dire : « mar-COU-zé ».
— Savez-vous ce que le zoo de Géorgie a l’intention de faire avec Chobo ? rétorqua Marcuse. Bon sang, j’ai essayé de le leur faire oublier, en espérant… Ah, nom de Dieu ! Vous avez… J’y ai investi tellement de temps, et vous… !
Il en bafouillait, et quelques postillons atteignirent l’écran. Shoshana ne l’avait jamais vu furieux à ce point. Il finit par lever les bras au ciel et se tourna vers elle :
— Expliquez-lui, vous.
Elle inspira profondément avant de dire :
— Hem, Juan, savez-vous pourquoi nous l’appelons Chobo ?
— Ça vient d’un terme de jeu vidéo, non ? Marcuse faisait les cent pas derrière Shoshana.
— Non ! lança-t-il sèchement.
— Non, pas vraiment, dit Shoshana d’une voix beaucoup plus douce. C’est une contraction, un mot-valise. Notre singe est à moitié bonobo. Chobo… Chimpanzé plus bonobo… vous comprenez, maintenant ?
Juan ouvrit de grands yeux et resta bouche bée.
— C’est un hybride ? Shoshana acquiesça.
— La mère de Chobo était une bonobo du nom de Cassandre. Suite à une inondation au zoo de Géorgie, les chimpanzés communs et les bonobos ont été provisoirement logés ensemble, et… vous savez comment sont les mâles, qu’ils soient Homo sapiens ou Pan troglodytes… La mère de Chobo s’est retrouvée grosse.
— Hem, oui, c’est fort intéressant, mais je ne vois pas…
— Dites-lui ce qu’ils vont faire à Chobo s’ils arrivent à remettre la main dessus, ordonna Marcuse.
Shoshana regarda son patron par-dessus son épaule, puis elle se tourna de nouveau vers la webcam. Il n’était pas nécessaire de rappeler à Juan que les chimpanzés communs et les bonobos sont deux espèces menacées dans leur milieu naturel. Mais c’était justement pour cela que les zoos tenaient particulièrement à préserver la pureté des espèces en captivité.
— On aurait dû mettre fin discrètement à la grossesse de Cassandre, poursuivit Shoshana, mais un journaliste de l’Atlanta Journal Constitution a eu vent de l’histoire – seulement de la grossesse, pas du fait qu’il s’agissait d’un hybride – et le public s’en est fortement ému, et comme personne ne voulait reconnaître qu’il y avait eu une erreur, Chobo est né normalement. (Elle reprit sa respiration.) Mais la direction du zoo avait bien l’intention de le stériliser avant qu’il n’atteigne l’âge adulte. (Elle se tourna de nouveau vers Marcuse.) Et, hem, j’imagine que ça fait toujours partie de ses projets ?
— Qu’est-ce que vous croyez ? explosa Marcuse en cessant d’arpenter la pièce. C’est uniquement parce que je l’ai amené ici, où il est isolé des autres singes, qu’il a pu échapper à cette opération. Ils ont failli me le reprendre quand il s’est mis à peindre – ils ont senti l’odeur de l’argent qu’ils pourraient gagner avec l’art simien. J’ai réussi à le garder en acceptant de reverser la moitié des recettes à Atlanta. Mais maintenant que Chobo et Virgile sont sur le point de devenir… (il se tourna vers son écran, et lut d’un ton sarcastique ce qui y était affiché)… « des stars de l’Internet », ces salopards disent – et je cite – « qu’il sera bien mieux au zoo de Géorgie, où il pourra rencontrer son public ». Ah, nom de Dieu…