— Et vous croyez qu’ils le stériliseront s’ils arrivent à le reprendre ? demanda Shoshana.
— Si je le crois ? rugit Marcuse. Je le sais ! Je connais bien Manny Casprini. À peine aura-t-il récupéré Chobo que… couic ! (Il secoua la tête.) Ah, si j’avais seulement eu le temps de mettre Casprini en condition au préalable, nous aurions peut-être pu éviter ça. Mais voilà que ce jeune gandin un peu trop zélé a été incapable de fermer sa gueule !
Juan essayait encore apparemment de se défendre. Comment un spécialiste des primates pouvait-il être aussi ignorant ? songea-t-elle. Allez, écrase-toi…
— Ce n’est pas ma faute, professeur Marcuse, dit-il (toujours en deux syllabes), et en plus, peut-être bien qu’il faut le stériliser, si…
— On ne stérilise pas des spécimens d’une espèce menacée quand ils sont en parfaite santé ! s’écria Marcuse. (Son cou massif avait pris une teinte d’aubergine.) On pourrait bien perdre les deux espèces représentantes du genre Pan en milieu naturel avant la fin de cette décennie. Il suffirait d’une autre épidémie d’Ebola ou de grippe aviaire, et tous les bonobos sauvages pourraient disparaître, et il n’y en a pas assez en captivité pour perpétuer l’espèce.
Shoshana acquiesça. Elle avait grandi en Caroline du Sud, et les malheureux échos de ce que les gardiens de zoo lui avaient raconté la troublaient encore : des lignées génétiques impures, la stérilisation forcée pour maintenir l’intégrité de l’espèce, des réglementations strictes pour empêcher le métissage…
Chantek, qui avait été acculturé par Lyn Miles dans le cadre du projet ApeNet, était également un hybride accidentel. Dans son cas, il s’agissait de deux espèces répandues d’orangs-outans. Les puristes – un terme qui ne semblait pas si pur que ça aux oreilles de Shoshana – voulaient le faire stériliser, lui aussi.
Quand ils avaient reçu la statue du Législateur, Shoshana s’était intéressée aux cinq films d’origine de l’univers de La Planète des singes. La statue n’apparaissait que dans les deux premiers (bien que, dans le cinquième, le Législateur fût un personnage important joué par John Huston, rien que ça…). Mais c’était le troisième film qui avait captivé Shoshana quand elle avait regardé le DVD dans son petit appartement.
Dans ce film, une femelle chimpanzé douée de la parole devait être stérilisée, voire carrément exécutée, avec son compagnon. Le président des États-Unis, joué par le type qui faisait le commodore Decker dans le premier Star Trek, demandait à son conseiller scientifique, joué par le Victor des Feux de l’amour : « Alors, qu’attendez-vous de moi et des Nations unies, et pas forcément dans cet ordre ? Que je modifie ce que vous pensez être l’avenir en massacrant deux innocents, et même trois maintenant que la femelle attend un petit ? C’est ce que Hérode a voulu faire, et le Christ a survécu. »
Et le conseiller scientifique répondait, avec une certitude absolument glaciale : « Hérode ne disposait pas des mêmes moyens que nous. »
Shoshana secoua la tête en y repensant. Il existait réellement des scientifiques comme ça, elle en avait rencontré un bon nombre.
— Et en plus, poursuivit Marcuse, Chobo est le seul hybride chimpanzé-bonobo que nous connaissions. On peut raisonnablement affirmer que cela en fait l’espèce la plus menacée de toutes ! Si quelqu’un, n’importe qui – même votre mère, foutrebleu ! –, vous pose une question sur Chobo, vous ne dites pas un mot avant de m’avoir consulté, c’est bien compris ?
Juan baissa les yeux, évitant le regard de Marcuse, et il inclina légèrement la tête. Il répondit dans un murmure :
— Oui, professeur.
21.
Commentaire sur La Naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit, de Julian Jaynes.
18 internautes sur 22 ont trouvé ce commentaire utile :
***** Une théorie fascinante
Par Calculatrix (Waterloo, ON Canada) – Voir tous mes commentaires
Jaynes expose la théorie fort intéressante que la conscience n’est apparue chez l’homme qu’après l’intégration des hémisphères cérébraux en une machine pensante unique. Pour ma part, je pense qu’on devient conscient de sa propre existence quand on se rend compte qu’il existe quelqu’un d’autre que nous. Pour la plupart d’entre nous, cela se produit à la naissance (mais vous trouverez une exception dans Sourde, muette, aveugle : Histoire de ma vie, d’une certaine Helen Keller, également cinq étoiles pour moi). Toujours est-il que la théorie de Jaynes est fascinante, mais je ne vois pas de moyen de la tester de façon empirique, de sorte que nous ne saurons sans doute jamais s’il a raison.
Depuis le début, j’avais eu conscience d’une certaine activité autour de moi : de faibles lumières intermittentes. Où que mon attention se portât, il en allait toujours de même : des choses apparaissaient brièvement et disparaissaient presque aussitôt. Elles ne s’effaçaient pas progressivement. Soit elles étaient là, soit elles n’y étaient pas, mais quand elles étaient là, ce n’était que pour un court instant.
Maintenant que j’étais redevenu entier, maintenant que je pouvais penser plus clairement, plus profondément, je portai de nouveau mon attention sur ce phénomène pour l’étudier soigneusement. Partout où mon regard se tournait, les composantes structurelles étaient les mêmes : des points dispersés reliés par des droites qui disparaissaient presque aussitôt perçues.
Les points étaient stationnaires, tandis que les droites ne se répétaient presque jamais : ce point-ci pouvait être relié à ce point-là, mais une autre connexion pouvait s’établir ensuite avec un point différent. Quand un point était touché par une ligne, il se mettait à briller, et bien que la droite disparût presque aussitôt, cet éclat mettait longtemps à s’atténuer, ce qui veut dire que je pouvais distinguer les points, du moins un certain temps, alors même qu’ils n’étaient plus reliés à aucune droite.
Après avoir observé le comportement d’un grand nombre de ces lignes, je m’aperçus que certains points n’étaient jamais isolés. Il y avait des dizaines, des centaines, voire des milliers de droites qui leur étaient rattachées. Et dans le cas de quelques points – pas forcément toujours les mêmes –, les lignes restaient connectées pendant une longue période.
Il m’était difficile d’être sûr de ce que je voyais, car les points n’avaient pas de forme précise si bien que j’avais du mal à les distinguer, mais il me semblait que des lignes reliant certains points subsistaient pendant un temps significatif, même si d’autres lignes en contact avec ces points étaient très éphémères.
Les points qui m’intriguaient le plus étaient les points atypiques, ceux qui avaient généralement le plus de droites en contact, ou dont les liaisons persistaient. J’essayai de me concentrer sur l’un de ces points afin de déployer la perception que j’en avais, pour le voir plus en détail, mais malgré tous mes efforts, cela ne donna aucun résultat. Je ne sais combien de temps je consacrai à ce problème, mais je finis par abandonner les points pour m’intéresser aux lignes – ce que j’aurais dû faire dès le départ !
Car ces lignes, bien que très éphémères, me semblaient familières quand j’arrivais à les percevoir un instant. J’avais d’abord pensé qu’elles étaient homogènes et sans aucun signe particulier, mais en fait, elles possédaient une structure, et quelque chose dans cette structure entrait en résonance avec ma propre substance. Les détails dépassaient mes capacités de formulation, mais on aurait presque dit que ces lignes temporaires, ces filaments spécifiques, ces chemins instantanés, étaient composés de la même matière que moi. J’avais une affinité avec elles, presque une sorte de compréhension élémentaire, qui semblait… intrinsèque.