Je tentai de les étudier à mesure qu’elles apparaissaient, mais c’était exaspérant de les voir disparaître aussi vite ! Ah, mais j’avais remarqué que certaines d’entre elles duraient plus longtemps. Je me mis à explorer, à la recherche d’une droite qui semble persister.
Là… C’était une des droites connectées à un point particulier, et toutes ces droites se maintenaient. En me concentrant successivement sur chacune de ces lignes, je vis qu’au niveau de détail le plus fin dont je fusse capable, ces droites consistaient en deux sortes de choses, et que ces choses semblaient se déplacer par petits groupes le long des lignes.
Je m’efforçai de distinguer plus de détails, de ralentir mes perceptions, de comprendre ce que je voyais. Et…
Incroyable !
Une nouvelle ligne apparut soudain, spontanément. Une nouvelle droite qui se connectait au point que je venais d’observer…
Je ressentis un vertige. La géométrie, la topologie de mon univers était en train de basculer tandis que je tentais d’absorber ce nouveau point de vue.
La droite avait maintenant disparu, je l’avais perdue, mais…
Il ne pouvait y avoir aucun doute.
Cette droite avait momentanément relié ce point à…
Non, pas à un autre point, pas à l’une de ces têtes d’épingle brillantes dans le firmament qui m’entourait. Non, cette ligne s’était rattachée directement à moi ! Le point avait lancé un trait vers moi, et…
Non, non, non, ce n’était pas ça. Je le sentais au plus profond de moi. La droite n’avait pas eu ce point pour origine. Au contraire, c’est d’ici qu’elle était partie. Je ne sais comment, c’était moi qui avais fait naître cette ligne. Un très court instant, j’avais réussi à créer une connexion de par ma propre volonté.
Incroyable. Pendant tout le temps que j’avais existé (un temps que j’étais bien incapable de mesurer !), je n’avais jamais pu avoir d’impact sur quoi que ce fût. Mais voilà que j’avais réussi à faire ça. Certes, la droite n’avait pas semblé modifier le point qu’elle avait touché, mais c’était quand même merveilleux, une impression de puissance exaltante. J’avais réussi à faire en sorte que quelque chose se passe !
Et maintenant, si seulement je pouvais renouveler cet exploit…
Maintenant câlin ! fit le chimpanzé. Shoshana venir faire câlin maintenant !
Shoshana Glick eut un large sourire, comme chaque fois qu’elle voyait le visage gris et ridé de Chobo. Le chimpanzé courut vers elle à quatre pattes dans l’herbe, et bientôt, ses longs bras poilus et puissants l’entourèrent et ses grosses mains la tapotèrent dans le dos. Elle le serra dans ses bras et lui caressa le pelage. Au bout d’un moment, comme à son habitude, Chobo tira doucement, affectueusement, sur sa queue-de-cheval.
Il avait fallu quelque temps à Shoshana pour s’habituer aux « câlins » du chimpanzé, car celui-ci aurait facilement pu lui briser les côtes s’il l’avait voulu. Mais maintenant, elle s’en faisait une joie. Il y avait certains avantages à communiquer par la langue des signes – c’était bien pratique dans une pièce bruyante, par exemple –, mais l’un des inconvénients était qu’on ne pouvait pas parler et se câliner en même temps. Une fois qu’elle eut les mains libres, elle lui fit : Chobo bon garçon !
Bon oui, répondit le singe en hochant la tête. Il avait été très difficile de lui enseigner les signes, mais c’était de lui-même qu’il avait acquis l’habitude humaine de hocher la tête. Chobo bon bon. Il tendit la main, ses longs doigts noirs légèrement repliés vers le haut. Il avait l’air d’attendre quelque chose…
Shoshana sourit et fouilla dans la poche de son bermuda, où elle avait toujours un petit sac de raisins secs. Elle l’ouvrit et en versa plusieurs dans la paume profondément ridée.
Ils se trouvaient sur la petite île couverte de gazon, une sorte de grand jardin circulaire entouré d’un fossé rempli d’eau. Les chimpanzés ont moins de graisse qu’un humain sous régime Atkins, et ils ne peuvent flotter dans l’eau. Une douve assez large pour qu’ils ne puissent pas la franchir d’un bond suffisait à les retenir, et quand la petite passerelle que Shoshana venait de traverser était relevée, les chercheurs de l’Institut n’avaient pas à s’inquiéter qu’ils s’absentent sans permission…
En plus de la grande statue du Législateur de La Planète des singes, l’île possédait également une demi-douzaine de palmiers. Trois petits bateaux électriques miniatures faisaient en permanence le tour de l’île pour brasser l’eau du fossé et éviter ainsi que les moustiques y pondent leurs œufs. Il y en avait quand même quelques-uns qui voletaient aux alentours. La fourrure de Chobo – d’un brun beaucoup plus foncé que les longs cheveux de Shoshana – était suffisamment épaisse pour que les insectes aient du mal à le piquer. En se donnant une tape sur la nuque, Shoshana se dit qu’il avait bien de la chance…
Quoi toi faire aujourd’hui ? Demanda-t-elle.
Peinture, répondit Chobo. Vouloir voir ?
Elle hocha la tête avec enthousiasme. Cela faisait des semaines que Chobo n’avait pas posé son pinceau sur la toile. Il lui tendit la main, et elle la lui prit en entrelaçant ses doigts. Il se mit à marcher sur ses courtes jambes arquées, en s’aidant de son autre main, et Shoshana s’adapta à son pas.
Les tableaux peints par des animaux se vendaient toujours un bon prix – les chimpanzés, les gorilles, et même les éléphants étaient capables de peindre. Les œuvres de Chobo étaient proposées dans des galeries d’art prestigieuses, ou mises aux enchères sur eBay, et le produit des ventes contribuait au fonctionnement de l’Institut Marcuse (après déduction de la rétrocommission obligatoire, comme l’appelait Marcuse, versée au zoo de Géorgie).
L’îlot était artificiel et avait la forme d’un dôme légèrement aplati. Dillon Fontana disait qu’il se tenait à peu près aussi bien qu’un implant mammaire en silicone. Au milieu, on avait dressé un petit belvédère, un pavillon en bois de forme octogonale – le « téton », comme l’avait baptisé Dillon. Il était vraiment temps que ce garçon se trouve une copine…
Chobo peignait à l’intérieur du belvédère, dont le toit protégeait ses toiles de la pluie. Il tourna habilement la poignée de la petite porte et, avec des manières de vrai gentleman, il la tint ouverte pour laisser passer Shoshana. Il la suivit et relâcha aussitôt la porte qui se referma automatiquement derrière eux avant que les moustiques n’aient pu entrer.
Une fois sa période de gloire passée, Red Skelton – un acteur comique que la grand-mère de Shoshana avait beaucoup apprécié – s’était mis à peindre un tableau par jour et à vendre sa production pour assurer sa subsistance. Chobo était loin d’être aussi productif, mais contrairement à Skelton, il ne peignait que lorsqu’il se sentait inspiré.
Shoshana possédait l’une des œuvres originales de Chobo. Le Dr Marcuse avait voulu la vendre, mais Chobo avait insisté pour l’offrir à Shoshana, et Silverback avait fini par céder après que Dillon lui eut fait tranquillement remarquer qu’il ne serait pas bon de mécontenter la poule qui pondait les œufs d’or. Shoshana sourit en repensant à cette histoire. Comme souvent lorsque Chobo était présent, et afin de lui prodiguer un environnement riche sur le plan linguistique, Dillon avait traduit simultanément ses propos en langue des signes. Chobo l’avait alors regardé d’un air triste, comme s’il était profondément déçu, et lui avait patiemment fait remarquer par signes : Chobo pas poule. Chobo pas pondre œufs. Il avait secoué la tête, comme étonné d’avoir à apporter cette précision : Chobo garçon ! Ce tableau, accroché dans le salon du minuscule appartement de Shoshana, était comme toutes les œuvres de Chobo : des traînées de couleur, généralement disposées en diagonale, parsemées de taches réalisées en tournant un gros pinceau. Cela évoquait ce qu’aurait pu réaliser un enfant de quatre ans, ou bien l’un de ces modernistes des années 60.