Shoshana sortit son téléphone. Sans quitter le tableau des yeux, elle l’ouvrit et appuya sur une touche préprogrammée.
— Institut Marcuse, fit une voix. C’était celle de Dillon.
— Dill, c’est Sho. Je suis dans le pavillon. Appelle Marcuse – appelle tout le monde – et rappliquez ici.
— Il y a un problème ?
— Non, pas de problème. Mais il s’est passé une chose étonnante.
— Qu’est-ce que…
— Rassemble tout le monde, dit-elle, et venez ici – tout de suite.
23.
Caitlin éprouvait une certaine pitié pour le Beauf. Trevor avait finalement trouvé le courage de l’inviter au bal – ou bien ça n’avait pas marché avec les autres filles qu’il avait eues dans le collimateur, mais elle préférait penser que la première hypothèse était la bonne. L’invitation était arrivée sous forme d’un e-mail, avec comme sujet : « Hé, l’Américaine, tu es libre vendredi soir ? », et elle avait accepté en répondant de la même façon.
Mais maintenant, il fallait qu’il vienne la chercher chez elle. Bien sûr, comme il n’avait que quinze ans, il n’avait pas de voiture. C’est à pied qu’il allait l’accompagner jusqu’au lycée Howard Miller, à cinq cents mètres de la maison.
Le père de Caitlin devait retourner à son bureau dans la soirée. Le Perimeter Institute organisait fréquemment des conférences publiques, auxquelles Caitlin se rendait souvent avec lui, et il tenait à rencontrer le conférencier de ce soir. Mais il viendrait d’abord dîner à la maison, et Trevor allait donc devoir subir la rencontre rituelle avec les parents… La mère de Caitlin était toujours très aimable et chaleureuse, mais son père… ma foi, elle aurait bien aimé pouvoir voir la tête du Beauf !
On sonna à la porte. Caitlin venait de passer une heure à se préparer pour le bal. Elle ne savait pas vraiment quoi se mettre, et il était inutile de demander à Bashira : jamais ses parents ne l’autoriseraient à aller danser. Elle s’était décidée pour une jolie paire de jeans bleus et un chemisier de soie dont sa mère lui avait dit qu’il était rouge foncé. Elle descendit l’escalier, un peu inquiète de ce qu’allait être la réaction de Trevor.
Caitlin sentait qu’il risquait de pleuvoir ce soir, mais elle ne voulait pas tenir un parapluie en plus de sa canne : il fallait qu’elle garde une main libre au cas où Trevor voudrait la lui tenir. Mais comme le temps était censé devoir fraîchir, et qu’elle n’avait rien qui fût à la fois chaud et sexy, elle s’était noué un sweat-shirt autour de la taille. Son père lui en avait rapporté un vraiment chouette le mois dernier, avec le logo du Perimeter Institute sur la poitrine.
La mère de Caitlin fut la première à la porte.
— Bonsoir, dit-elle. Vous devez être Trevor.
— Bonsoir, madame Decter. Docteur Decter.
Au début, Caitlin crut que Trevor s’était repris, mais elle comprit que son père était là, lui aussi. Elle essaya de réprimer un sourire sarcastique. Son père était grand et imposant, et le fait qu’il ne dise rien devait déstabiliser ce pauvre Trevor. Et si celui-ci tendait la main, il était probable que son père l’ignorerait, ce qui serait encore plus embarrassant.
— Salut, Trevor, dit Caitlin.
— Salut…
Il s’interrompit aussitôt, avant de l’appeler « l’Américaine ». Elle fut un peu déçue, parce qu’elle aimait bien qu’il lui ait trouvé un surnom.
— Bon, dit la mère de Caitlin en se tournant vers elle, tu n’oublies pas, hein ? Pas plus tard que minuit, d’accord ?
— Ouais, O.K., fit Caitlin.
Trevor et elle sortirent et marchèrent côte à côte en parlant de…
Et c’était ça qui attristait Caitlin. Il n’y avait pas grand-chose dont ils puissent parler ensemble. Bien sûr, Trevor aimait le hockey, mais il ne connaissait pas les stats et était incapable de dire quoi que ce soit d’intéressant sur les tendances.
Mais c’était quand même bien agréable de pouvoir se promener. Quand elle était encore à Austin, elle marchait beaucoup malgré la chaleur et l’humidité, et elle connaissait son quartier par cœur : chaque fissure du trottoir, chaque arbre qui donnait de l’ombre, combien de secondes avant que les feux de circulation changent. Et même si elle commençait à se familiariser avec la topographie de ces nouveaux trottoirs, en repérant les dalles du bout de sa canne, elle craignait d’être à nouveau perdue quand ils seraient recouverts de neige.
Arrivés au lycée, ils se dirigèrent vers le gymnase où le bal avait déjà commencé. Caitlin avait du mal à distinguer ce que disaient les gens : les sons se réfléchissaient sur le sol et les murs, et la musique était beaucoup trop forte pour les haut-parleurs. Elle était toujours étonnée que les gens acceptent de telles distorsions rien que pour avoir du volume – mais au moins, on passait un peu de Lee Amodeo au milieu des autres groupes canadiens dont elle n’avait jamais entendu parler.
Elle aurait bien aimé que Bashira soit là, pour avoir quelqu’un avec qui parler. Le Beauf l’avait laissée seule un instant, en disant qu’il avait besoin d’aller aux toilettes – mais en fait, il s’était manifestement éclipsé pour fumer une cigarette. Caitlin se demandait si les voyants avaient vraiment un odorat déficient. Comment pouvaient-ils ne pas se rendre compte à quel point ils puaient après ça ?
Elle avait eu l’occasion d’aller dans des bals, à son ancienne école, mais ils étaient différents. D’abord, on n’y dansait que le slow – ce qui était assez agréable, en fait, surtout si on était avec le garçon qu’il fallait… Mais ici, les élèves dansaient en sautant sur place, sans aucun contact physique avec leur partenaire. C’était presque comme si Trevor n’était pas là.
Mais il y avait quand même quelques slows, et justement, là…
— Allez, viens, dit Trevor en lui prenant la main (elle avait laissé sa canne à l’entrée).
Caitlin sentit un petit frisson d’excitation. Elle fut étonnée de la distance qu’ils durent parcourir avant qu’il la prenne enfin dans ses bras. Il lui avait peut-être fallu un moment pour trouver un espace libre sur la piste de danse.
Ils commencèrent à se balancer au rythme de la musique. Elle aimait beaucoup sentir le corps de Trevor contre le sien, et… Il lui avait posé une main sur les fesses. Elle la prit et la remonta au creux de ses reins.
La musique continua, mais la main de Trevor redescendit, et cette fois-ci, Caitlin sentit ses doigts qui tentaient de se glisser par le haut de son pantalon.
— Arrête ! lui dit-elle en espérant qu’il n’y avait personne à côté d’eux pour l’entendre.
— Hé, fit-il, laisse-toi un peu aller…
Et il enfonça la main d’une façon encore plus agressive. Elle essaya de reculer, mais elle se rendit soudain compte qu’il l’avait amenée très près d’un mur. Ils se trouvaient encore dans le gymnase – les bruits l’indiquaient clairement –, mais ils devaient être dans une partie sombre ou dans un recoin éloigné. Trevor s’avança, et Caitlin se sentit acculée. Elle ne voulait pas faire de scandale, mais…
Les lèvres de Trevor sur les siennes, cette haleine horrible…
Elle le repoussa.
— Je t’ai dit d’arrêter ! lança-t-elle sèchement.
Elle imagina des têtes qui devaient se tourner vers eux.
— Hé là, dit Trevor comme s’il s’agissait d’une blague. (Il semblait à présent jouer la comédie devant un public.) Tu as de la chance que je t’aie invitée.