— Pourquoi ? répliqua-t-elle aussitôt. Parce que je suis aveugle, c’est ça ?
— Ah, ma mignonne, tu ne peux pas me voir, mais je suis…
— Tu te trompes, dit-elle en s’efforçant de ne pas fondre en larmes. Je te vois parfaitement bien, et tu es même transparent.
La musique s’arrêta et elle courut à travers la piste de danse en bousculant les gens au passage, cherchant désespérément la sortie.
— Caitlin. (Une voix féminine… peut-être Pâquerette ?) Ça va ?
— Ça va très bien, répondit-elle. Dis-moi, elle est où, cette putain de sortie ?
— Hem, sur ta gauche, à trois ou quatre mètres. C’était effectivement Pâquerette, reconnaissable à son accent de Boston.
Caitlin savait précisément où sa canne aurait dû se trouver, contre le mur près de la porte, là où d’autres avaient posé leurs parapluies. Mais un imbécile l’avait mise ailleurs, sans doute pour faire de la place.
De nouveau la voix de Pâquerette.
— La voilà, dit-elle (et Caitlin sentit qu’elle lui tendait sa canne.) Tu es sûre que ça va ?
Caitlin fit quelque chose qu’elle faisait rarement. Elle hocha la tête, un geste qui n’était jamais spontané chez elle. Mais elle se sentait incapable de prononcer un mot. Elle s’engagea précipitamment dans le couloir, qui semblait désert. Le bruit de ses pas résonnait sur le plancher. Le vacarme du bal s’atténua tandis qu’elle s’éloignait en balayant le sol devant elle du bout de sa canne. Elle savait qu’il y avait une cage d’escalier au bout, et…
Là. Elle ouvrit la porte et repéra la première marche. Elle s’assit et se prit le visage dans les mains.
Pourquoi les garçons étaient-ils si bêtes ? Zack Starnes, qui s’amusait à la taquiner à Austin, et maintenant le Beauf… Pas un pour racheter l’autre !
Elle avait besoin de se détendre, de se calmer. Elle avait bêtement laissé son iPod à la maison, mais elle avait toujours son œilPod sur elle. Elle chercha le bouton à tâtons, et elle entendit le bip indiquant que l’appareil était en mode duplex, et…
Ahhh !
Le Web apparut tout autour d’elle, et…
Et elle sentit le calme revenir. Oui, c’était toujours excitant de voir le Web, mais assez bizarrement, c’était aussi très apaisant. Ce devait être comme quand on fume ou qu’on boit, songea-t-elle. Elle n’avait jamais essayé de fumer, car l’odeur l’incommodait trop. Mais il lui était arrivé de boire de la bière avec des amis – et même de la bière canadienne, maintenant, qui était plus forte que les bières américaines –, mais elle n’aimait pas trop le goût. D’un autre côté, sa mère aimait bien boire un verre de vin le soir, et après tout, se brancher sur le Web, voir les lumières, les couleurs et les formes apaisantes, cela pourrait devenir son propre rituel du soir, une visite dans un endroit agréable – un endroit très spécial pour elle toute seule.
L’Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie était situé au 142 Xiwai Dajie, dans la partie ouest de Pékin. Wong Waijeng trouvait assez agréable d’y travailler, et l’ironie de la chose ne lui échappait pas : cela faisait de lui un fonctionnaire, et Sinanthrope le dissident était donc un employé du Parti communiste… Mais un autre aspect amusant ne lui échappait pas non plus : celui du gouvernement finançant cette institution destinée à préserver de vieux fossiles…
Aujourd’hui, pour sa pause-café, Waijeng décida d’aller se promener dans la galerie du deuxième étage, où les quatre balcons reliés entre eux permettaient d’admirer la collection au-dessous. Il s’arrêta devant le grand aquarium posé sur un piédestal de granit et qui abritait un cœlacanthe conservé dans le formol. Encore un joli paradoxe, car ce poisson géant aux nageoires charnues était qualifié de « fossile vivant » – ce qu’il avait effectivement été jusqu’à ce que des pêcheurs le retirent de leurs filets au large des Comores, quelques dizaines d’années plus tôt. Il semblait encore en bon état. Waijeng se demanda si le Grand Timonier se portait aussi bien dans son mausolée…
Il se retourna et alla s’accouder à la balustrade. Dix mètres en contrebas, il pouvait voir les dinosaures dans des poses impressionnantes au milieu des plaques d’herbe artificielle. Il n’y avait pas de groupes d’écoliers, aujourd’hui, mais deux vieillards étaient assis sur un banc de bois. Waijeng les voyait souvent là. Ils habitaient dans le quartier et venaient ici presque tous les après-midi pour échapper à la chaleur. Ils se contentaient de rester là, presque aussi immobiles que des squelettes.
Directement au-dessous de lui, un allosaure triomphait d’un stégosaure. Celui-ci était tombé sur le côté et les énormes mâchoires du Carnivore étaient plantées dans son cou. Les attitudes étaient spectaculaires, mais l’épaisse couche de poussière qui recouvrait la partie supérieure des os gâchait l’impression de mouvement.
Waijeng jeta un coup d’œil à droite. Le long cou du Mamenchisaurus s’élevait tel un immense serpent depuis le niveau au-dessous, et…
Et voilà le Dr Feng qui arrivait par l’escalier métallique en compagnie de deux hommes. Ils venaient sans doute des laboratoires de l’étage supérieur. Les deux hommes n’avaient pas l’air de scientifiques : ils étaient trop musclés, trop imposants pour ça – mais l’un des deux lui rappelait quelqu’un. Feng pointa le doigt dans sa direction et il fit quelque chose qu’il ne faisait jamais… Il cria :
— Ah, vous voilà, Waijeng ! Ces messieurs aimeraient vous parler !
Et c’est alors que Waijeng reconnut le plus petit des deux : c’était le policier du wang ba. En fait, le vieux paléontologue venait de l’avertir. Il se tourna vers la gauche et se mit à courir, manquant de renverser une dame qui se tenait devant l’aquarium du cœlacanthe.
Le bâtiment ne possédait qu’une sortie – les règles modernes de sécurité étaient encore toutes récentes à Pékin, et ce musée avait été construit avant qu’elles n’entrent en vigueur. Si les deux policiers s’étaient séparés, l’un prenant à gauche et l’autre contournant la grande ouverture donnant sur les dinosaures au-dessous, ils l’auraient certainement attrapé. En fait, il aurait suffit que l’un d’eux reste devant l’escalier, et Waijeng aurait été pris au piège. Mais les policiers, tout comme les suppôts du Parti, sont des créatures conditionnées. Au bruit de leurs pas dont l’écho se répercutait contre les vitrines, Waijeng sut qu’ils s’étaient tous deux lancés à sa poursuite de ce côté-ci de la galerie. Il allait devoir aller jusqu’au fond, tourner à droite, traverser rapidement la petite zone d’exposition, encore une fois à droite, tout le long jusqu’au bout et franchir un dernier coude avant d’atteindre l’escalier et d’avoir une petite chance de s’échapper du bâtiment.
Au niveau inférieur, l’ornithopode Tsintaosaurus se dressait sur ses pattes postérieures. Son crâne dépassait par la grande ouverture, et son énorme crête verticale, tel un sabre de samouraï, projetait son ombre sur le mur devant lui.
— Arrêtez ! hurla l’un des policiers. Une femme – peut-être celle qui était tout à l’heure près du cœlacanthe – poussa un cri, et Waijeng se demanda si le policier avait sorti une arme.
Il était presque au bout de la galerie quand il remarqua un changement dans le bruit de galopade. Lorsqu’il fut arrivé au coin et qu’il put jeter un coup d’œil derrière lui, il vit que le policier du wang ba avait rebroussé chemin, et qu’il courait maintenant de l’autre côté. Il était beaucoup plus près de l’escalier que Waijeng.