Celui qui continuait de le poursuivre brandissait effectivement un pistolet. Waijeng sentit une brusque montée d’adrénaline. Alors qu’il franchissait le coude, il jeta son téléphone portable dans une petite poubelle, en espérant que les policiers étaient trop loin pour remarquer son geste. La liste des favoris figurant dans son navigateur suffirait à le faire envoyer en prison – quoique, à la réflexion, les preuves matérielles importaient peu… S’il était arrêté, l’issue de son procès était réglée d’avance.
Le policier du café Internet était arrivé au coin de la galerie devant l’escalier. Le vieux Dr Feng observait la scène, mais il ne pouvait rien faire. En passant devant la vitrine d’ossements de ptérosaure, Waijeng sentit son cœur battre à tout rompre.
— Arrêtez ! cria de nouveau le policier derrière lui, et « Ne bougez pas ! » ordonna l’autre.
Waijeng continua de courir. Il approchait maintenant de l’autre côté de la galerie. Il y avait à sa gauche un long panneau mural, une représentation en couleurs vives de Pékin à l’ère du crétacé, et sur sa droite la grande ouverture donnant sur les expositions du niveau inférieur. Il se trouvait exactement à l’aplomb du diorama montrant le combat de l’allosaure et du stégosaure. Il était assez haut au-dessus du sol, mais c’était sa seule chance. La balustrade était constituée de cinq rangées de tubes métalliques, avec un écart d’une vingtaine de centimètres entre les barres. Il ne devrait avoir aucun mal à l’escalader, et…
— Non, ne faites pas ça ! crièrent simultanément le policier du wang ba et le Dr Feng, un ordre du premier, et manifestement un cri d’effroi pour le second.
Waijeng prit sa respiration avant de sauter. Les deux vieillards au-dessous le regardèrent tomber, une expression d’horreur sur leurs visages ridés, et…
Ta ma de !
… il tomba sur le gazon artificiel, évitant de peu les pointes géantes de la queue du stégosaure, mais l’herbe amortit à peine sa chute et il ressentit une violente douleur à la jambe gauche.
Sinanthrope resta étendu à plat ventre, du sang plein la bouche, près des squelettes enlacés dans leur combat mortel, tandis que des bruits de pas résonnaient dans l’escalier.
24.
Dillon Fontana fut le premier à se présenter dans le pavillon. Comme à son habitude, il portait un pantalon et un T-shirt noirs. Chobo ne le laissa rien regarder avant qu’il l’ait correctement salué en le prenant dans ses bras, ce qui donna le temps à Maria Lopez et Werner Richter d’arriver à leur tour. Étant donné sa corpulence, il n’était pas étonnant que Harl Marcuse fût le dernier à franchir la petite passerelle pour rejoindre le pavillon.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-il d’une voix sifflante, de ce ton qui signifiait Celui qui me fait courir comme ça a foutrement intérêt à avoir une bonne raison.
Shoshana leur désigna le tableau, dont les couleurs étaient maintenant plus douces dans la lumière de cette fin d’après-midi. Marcuse le regarda, sans que rien ne change dans son expression.
— Oui ? fit-il.
Mais Dillon comprit aussitôt.
— Ah, mon Dieu, dit-il doucement.
Il se tourna vers Chobo et lui demanda : Toi peindre ça ?
Chobo affichait un large sourire de toutes ses dents jaunes. Chobo peindre, répondit-il. Chobo peindre. Maria pencha la tête légèrement de côté.
— Je ne…
— C’est moi, dit Shoshana. De profil, tu vois ? Marcuse s’approcha en plissant les yeux, et les autres s’écartèrent à son passage.
— Les singes sont incapables de faire de l’art figuratif, déclara-t-il de sa voix autoritaire comme si cette affirmation allait faire disparaître ce qu’il y avait devant eux.
Dillon fit un petit geste vers la toile.
— C’est à Chobo qu’il faut dire ça.
— Et il l’a peint alors que je n’étais pas là, dit Shoshana. De mémoire. (Silverback fronça les sourcils d’un air sceptique. Elle lui montra la caméra cachée.) Je suis sûre que tout a été enregistré.
Marcuse leva les yeux vers la caméra et secoua la tête. Shoshana comprit très vite que ce n’était pas une négation, mais un signe de déception. La caméra était placée pour filmer Chobo – et cela signifiait qu’on ne pourrait voir que le dos de la toile. L’enregistrement ne permettrait pas de découvrir l’ordre dans lequel il avait ajouté les éléments de son tableau. Avait-il peint la tête en premier ? Ou l’œil ? L’iris coloré avait-il été peint en même temps, ou était-ce une touche finale ?
— Le Picasso primate, dit Dillon, les mains sur les hanches, avec un grand sourire de satisfaction.
— Exactement ! acquiesça Shoshana, qui se tourna vers Marcuse : Plus question pour le zoo de Géorgie d’appliquer le bistouri à Chobo, une fois que nous aurons rendu tout ça public. Jamais les gens ne toléreraient une chose pareille.
— Caitlin ?
Elle leva les yeux et la perspective du webspace se déplaça. Il lui fallut une seconde avant de se souvenir où elle se trouvait : dans la cage d’escalier du lycée Howard Miller.
De nouveau la voix.
— Caitlin, ça va ?
C’était Pâquerette. Caitlin haussa légèrement les épaules.
— Ouais, je crois.
— Le bal se termine. Je rentre chez moi à pied. Ça te dit de m’accompagner ?
Caitlin avait perdu la notion du temps pendant son immersion dans les couleurs et les lumières fabuleuses du Web. Elle tâta sa montre. Dieu sait ce qu’était devenu le Beauf…
— Heu, oui, d’accord. Merci. (Elle s’aida de sa canne pour se relever.) Comment m’as-tu trouvée ?
— Par hasard, c’est tout, répondit Pâquerette. Je voulais prendre quelque chose dans mon casier, et je t’ai vue.
— Merci, répéta Caitlin.
Elle bascula son œilPod en mode simplex, ce qui interrompit le flot Jagster et sa vision du webspace. Elles montèrent au premier, là où se trouvait le casier de Pâquerette, puis elles redescendirent et sortirent du bâtiment. La nuit était beaucoup plus fraîche, et Caitlin sentit une goutte de pluie.
Elle aurait bien voulu avoir plus à dire à Pâquerette, mais bien qu’elles fussent les deux seules Américaines du lycée, elles n’avaient pas vraiment grand-chose en commun. Pâquerette avait beaucoup de mal dans toutes les matières, et d’après Bashira, elle était canon : grande, mince, la poitrine plantureuse, des cheveux blond platine et un petit diamant incrusté dans l’aile du nez. Mais si elle était aussi jolie que ça, pourquoi était-elle venue seule au bal ?
— Tu as un petit ami ? lui demanda Caitlin.
— Ah, oui, bien sûr. Mais le soir, il travaille.
— Qu’est-ce qu’il fait ?
— Il est vigile. Caitlin fut étonnée.
— Quel âge a-t-il ?
— Dix-neuf ans.
Elle avait pensé que Pâquerette avait le même âge qu’elle – ce qui était d’ailleurs peut-être le cas. À moins qu’elle n’ait redoublé une ou deux classes…
— Tu as quel âge, toi ?
— Seize ans. Et toi ?
— Je les ai presque. Ce sera mon anniversaire dans huit jours. (Il commençait à pleuvoir pour de bon.) Il est gentil avec toi ?
— Qui ça ?
— Ton copain.
— Ouais, ça va.
Caitlin pensa qu’un petit ami devrait être formidable, qu’il devrait vous parler et vous écouter, être gentil et doux… Mais elle ne dit rien.
— Ah, voilà ma rue, dit Pâquerette. (Caitlin savait précisément où elles se trouvaient. Sa maison à elle était juste deux rues plus loin.) Il commence à pleuvoir pas mal, et… ça ne t’ennuie pas ?