— Il est encore à l’Institut – la conférence, tu te souviens ?
— Ah, oui. Bon, je vais aller me déshabiller.
Elle monta dans sa chambre, ôta ses vêtements trempés et enfila un pyjama. Elle s’allongea sur son lit, les mains croisées derrière la tête. Elle voulait se détendre, et elle avait terriblement envie de voir quelque chose, et elle appuya donc sur le bouton de son œilPod.
Le webspace apparut avec ses points, ses lignes et ses couleurs, mais…
Était-ce un effet de son imagination ? Ou était-ce simplement que les éclairs avaient été si brillants que les couleurs semblaient maintenant… oui, elle pouvait maintenant tracer le parallèle avec le mot qu’elle connaissait pour les sons : les couleurs semblaient à présent atténuées, estompées, moins vives, et…
Non, non, ce n’était pas ça ! Elles n’étaient pas atténuées. Elles étaient simplement moins nettes parce que…
Parce que maintenant, derrière elles, il y avait…
Comment décrire ça ? Elle chercha parmi les mots qu’elle connaissait liés aux phénomènes visuels. Quelque chose qui… chatoyait, voilà. Elle distinguait maintenant un fond qui brillait de petites lumières chatoyantes.
Y avait-il un problème au niveau de la structure du webspace ? Cela paraissait peu probable. Non, se dit Caitlin, c’était certainement sa propre façon de visualiser les choses qui avait changé, sans doute à cause de la vision réelle qu’elle venait d’éprouver. L’arrière-plan du webspace n’était plus simplement un vide immense, mais un chatoiement. Et de plus, à une fréquence très rapide. Et aux limites extrêmes de… de la résolution, ce fond possédait lui-même une structure.
Elle se releva et alla s’installer à son bureau, où elle demanda à JAWS de lui lire les en-têtes de ses e-mails tout en continuant d’observer le webspace. Elle avait reçu vingt-trois messages, et il y aurait sans doute pas mal de nouveaux commentaires sur son LiveJournal et sur Facebook. Elle effaça sa webvision en repassant en mode simplex, pour pouvoir mieux se concentrer. Elle s’apprêtait à répondre à un courrier quand soudain, sans crier gare, son champ de vision devint d’un blanc intense. Bon sang, mais qu’est-ce que… ?
C’est alors qu’un coup de tonnerre se fit entendre, faisant vibrer les carreaux de sa fenêtre, et elle comprit qu’il y avait eu un autre éclair.
Et encore un !
Un et deux et…
L’orage n’était qu’à six cents mètres.
Elle n’avait pas entendu sa mère monter – normal, avec ce tonnerre qui faisait trembler la maison –, et elle fut surprise quand elle entendit :
— Alors, ces éclairs-là, tu les vois aussi ?
Caitlin se tourna vers l’origine de la voix et laissa sa mère la prendre dans ses bras.
Encore un éclair, et…
Sa mère la relâcha et se tint à côté d’elle. Caitlin lui prit la main, et…
Un autre éclair.
— Oui ! s’écria sa mère. Tu les vois ! Tu fermes les yeux quand il y en a un !
— Vraiment ? fit Caitlin.
— Oui, vraiment !
— Mais je continue de le voir.
— Oui, bien sûr. Les paupières ne sont pas parfaitement opaques.
Caitlin fut abasourdie. C’était un détail qu’elle ignorait complètement. Combien de choses lui restait-il à apprendre sur le monde qui l’entourait ?
— Merci, maman, dit-elle.
— Merci pour quoi ?
L’orage s’éloignait, et le grondement du tonnerre mettait de plus en plus de temps à lui parvenir.
Elle haussa très légèrement les épaules. Comment remercier quelqu’un qui vous a tant donné, et qui a tant sacrifié pour vous ? Elle se tourna pour faire face à sa mère, en espérant (un espoir déraisonnable) que c’était le véritable commencement, et qu’elle allait enfin pouvoir voir son visage en forme de cœur.
— Merci pour tout, dit-elle enfin en serrant sa mère très fort.
25.
Il était presque neuf heures du soir en Californie. Silverback avait posé son impressionnante carcasse dans l’unique fauteuil du salon. Shoshana Glick était assise du bout des fesses sur un coin du bureau où trônait le grand écran de l’ordinateur. Dillon Fontana, entièrement vêtu de noir, était adossé à l’encadrement de la porte donnant sur la cuisine. Werner et Maria étaient rentrés chez eux pour le week-end.
— Ce qui est intéressant à noter, dit Dillon, c’est que Chobo a commencé à faire de l’art figuratif après sa conversation avec Virgile.
Shoshana acquiesça.
— Je l’avais remarqué, moi aussi. Mais Virgile ne peint pas – j’ai posé la question à Juan. Il ne pratique aucune forme d’art. Ce n’est donc pas l’orang-outan qui a pu donner à Chobo l’idée de s’engager dans cette voie, ni l’y encourager.
Marcuse était en train de boire du Coca au goulot d’une bouteille de deux litres, qui paraissait minuscule entre ses mains. Il s’essuya la bouche et dit :
— C’est l’écran plat.
Shoshana se tourna vers lui d’un air interrogateur.
— Vous ne voyez donc pas ? poursuivit Marcuse. Jusqu’à ce que nous réunissions les deux singes pour une vidéoconférence, tout ce que Chobo avait vu de la langue des signes était tridimensionnel – des signes effectués par des humains physiquement proches de lui. Mais il a maintenant vu des signes en deux dimensions sur un écran d’ordinateur.
— Mais cela fait des années qu’il regarde la télé, fit remarquer Shoshana.
— Oui, mais il n’y a jamais vu la langue des signes – ou du moins, pas de façon prolongée. Et c’est exactement ce que sont les signes : des représentations, des symboles. En voyant Virgile faire ces signes sur un écran plat, Chobo a dû se rendre compte que des objets à trois dimensions pouvaient se réduire à deux. Souvenez-vous, il a dû se concentrer sur les signes bien plus qu’il ne le fait en regardant des images à la télé. Cela a dû provoquer un déclic dans son cerveau, et voilà : il a tout compris.
Shoshana hocha la tête. Elle était convaincue. Silverback avait beau être une grande gueule et un patron impossible, c’était aussi un scientifique brillant.
— D’une certaine façon, reprit-il, il y a un précédent. Des gens qui souffrent de prosopagnosie – l’incapacité à reconnaître les visages – arrivent cependant à en reconnaître sur des photographies. Il s’agit certainement d’un phénomène lié.
— Au royaume des aveugles, dit Dillon, les borgnes font de la peinture. (Il haussa ses maigres épaules.) Ce que je veux dire, c’est qu’il a deux yeux, mais il n’y a pas de profondeur de champ quand on regarde la télé. Bien sûr, la vision stéréoscopique apporte des tas d’informations précieuses, mais il y a une grande simplicité – une réduction formidable du processus mental nécessaire – quand on regarde des images à deux dimensions.
— Mais pourquoi m’a-t-il représentée de profil ? demanda Shoshana.
Marcuse reposa sa bouteille de Coca et écarta les mains.
— Pourquoi les hommes des cavernes dessinaient-ils toujours les animaux de profil ? Pourquoi les anciens Égyptiens procédaient-ils eux aussi de cette façon ? Il y a quelque chose de câblé en dur dans le cerveau des primates qui les amène à dessiner des profils – même si, en fait, nous reconnaissons beaucoup plus facilement les visages de face.
Shoshana savait que c’était tout à fait exact. Il y avait des neurones dans le cerveau humain, aussi bien que dans celui des singes, qui réagissaient au schéma général d’un visage, avec deux yeux au-dessus d’une bouche. Elle avait grandi avec le spectacle quotidien du smiley en ligne
:)