Caitlin possédait un échiquier pour aveugles, avec des cases rehaussées en alternance et des pièces comportant une initiale en braille. Elle y jouait parfois avec son père.
— Mais, poursuivit-elle, pas tout à fait pareil. Il y a bien des cases claires et des cases foncées, mais elles ne sont pas disposées de la même façon que sur un échiquier. Et puis, il semble y en avoir à l’infini.
— De quelle taille sont-elles ?
— Elles sont minuscules. Si elles étaient encore plus petites, je ne crois pas que je pourrais les voir. En fait, je ne peux pas jurer qu’elles sont carrées, mais elles étaient serrées les unes contre les autres, et elles formaient des lignes et des colonnes.
— Et il y en avait des milliers ?
— Des millions. Peut-être même des milliards. Il y en avait absolument partout.
Kuroda essaya de rester calme.
— Vous savez, la vision humaine est constituée de pixels, comme dans une image informatique. Chaque axone du nerf optique fournit un élément de l’image. La plupart des gens n’en sont pas conscients, mais avec une vision suffisamment concentrée et en regardant un mur blanc, certaines personnes parviennent à les distinguer. Votre cerveau traite des informations provenant du Web comme si elles venaient de votre œil : il est possible qu’il soit câblé pour les voir comme un maillage de pixels aux limites extrêmes de résolution, mais…
Il s’arrêta. Au bout de dix secondes, elle le relança :
— Mais ?
— Ma foi, je réfléchis, tout simplement. Vous avez décrit des cercles, que nous considérons comme des sites web, et des droites qui les relient, représentant sans doute des hyperliens. Et voilà : c’est le World Wide Web, n’est-ce pas ? Dans sa totalité. Mais alors, qu’est-ce qui pourrait bien constituer l’arrière-plan du Web ? Je veux dire, dans la vision humaine, le…
— Ne dites pas ça.
— Je vous demande pardon ?
— La « vision humaine ». Ne dites pas ça. Je suis humaine.
Elle l’entendit respirer fortement.
— Je suis terriblement désolé, mademoiselle Caitlin. Puis-je parler de « vision normale » ?
— Oui.
— Très bien. Dans la vision normale, l’arrière-plan est… ma foi, imaginez les confins de l’univers quand vous regardez le ciel la nuit. Mais qu’est-ce que ça pourrait être pour le Web ?
— Un rayonnement de fond ? proposa-t-elle. Un peu comme le rayonnement cosmique ?
Kuroda resta silencieux un instant, puis il lui demanda :
— Quel âge avez-vous, déjà ?
— Hé, dit-elle, mon père est physicien, après tout !
— Oui, eh bien, le rayonnement cosmique est uniforme dans toutes les directions, à une fraction de degré près.
Mais ce que vous voyez est tacheté de noir et blanc, m’avez-vous dit ?
— Oui. Et ça bouge tout le temps.
— Pardon ?
— Ça bouge, ça change. Je ne vous l’avais pas dit ?
— Non. Que voulez-vous dire par là, plus précisément ? Caitlin sentit quelque chose se frotter contre ses jambes… ah, Schrödinger ! Elle le prit sur ses genoux.
— Les carrés sombres deviennent clairs, et les clairs deviennent sombres, dit-elle.
— À quelle fréquence ?
— Oh, c’est très rapide. C’est ce qui donne une impression de chatoiement.
Les ressorts du fauteuil de Kuroda grincèrent quand il se leva. Elle l’entendit s’éloigner, puis revenir vers elle, et recommencer… Il arpenta ainsi la pièce un moment, puis il dit finalement :
— Non, c’est impossible…
— Qu’est-ce qui est impossible ?
Il fit comme s’il n’avait pas entendu la question.
— À quel niveau de détail avez-vous pu voir les cellules individuelles ?
Caitlin caressa Schrödinger derrière les oreilles.
— Les cellules ?
— Je voulais dire les pixels. Jusqu’à quel point avez-vous pu les distinguer ?
— C’était très difficile.
— Pourriez-vous réessayer ? En réactivant maintenant le mode duplex de votre œilPod ?
Elle fouilla dans sa poche pour en sortir son appareil en s’efforçant de ne pas flanquer Schrödinger par terre. Elle appuya sur le bouton de sélection, et l’œilPod émit son petit bip aigu habituel, auquel Schrödinger répondit par un miaulement de surprise, et…
Et une fois de plus, le Web se déploya devant elle.
— Arrivez-vous à voir l’arrière-plan, en ce moment ? demanda Kuroda.
— Oui, si je me concentre suffisamment.
Il eut l’air surpris.
— Vous êtes en train de loucher. Elle haussa les épaules.
— Ça m’aide. Mais enfin, oui, en faisant un gros effort, j’arrive à me concentrer sur un petit groupe – quelques centaines de carrés de côté.
— Très bien. Avez-vous un jeu de Go ?
— Quoi ?
— Hem, bon… avez-vous de l’argent ? Elle plissa les yeux d’un air soupçonneux.
— Cinquante dollars, quelque chose comme ça, mais…
— Non, non. Des pièces de monnaie ! Avez-vous des pièces ?
— Sur ma commode, dans un bocal.
Elle mettait de l’argent de côté pour aller voir Lee Amodeo avec Bashira, quand elle donnerait son concert au Centre in the Square.
— Parfait, parfait. Ça ne vous ennuie pas si je vais les chercher ?
— Je peux le faire moi-même. C’est chez moi, ici.
— Non, prenez le temps de regarder le Web, pour voir si vous réussissez à distinguer plus de détails dans l’arrière-plan. Je reviens tout de suite.
Kuroda n’aurait jamais pu s’approcher de quelqu’un par surprise. Caitlin l’entendit bien avant qu’il ne soit revenu dans la pièce, puis il y eut un grand bruit de pièces déversées sur la table, et encore plus de bruit quand il entreprit apparemment de les trier.
— Très bien, dit-il. Voici un petit tas de pièces identiques. Pouvez-vous les disposer selon le dessin que vous voyez ? Posez-en une pour chaque tache claire, et laissez un espace équivalent pour chaque tache sombre.
Caitlin repoussa doucement Schrödinger de ses genoux et fit pivoter son fauteuil pour se mettre face à la table.
— Je vous l’ai dit : ça change tout le temps.
— Oui, oui, mais… (Il soupira bruyamment.) J’aimerais bien qu’il y ait un moyen de les photographier, ou au moins de ralentir la perception que vous en avez, et… (Il sembla s’animer.) Mais ce moyen existe, bien sûr !
Elle l’entendit se déplacer, puis il y eut un bruit de clavier.
— Qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle.
— Je suis en train d’interrompre le flux de données de Jagster, pour vous repasser uniquement la dernière itération, en boucle. Comme ça, vous aurez une sorte de…
— D’arrêt sur image ! s’écria Caitlin quand sa vision se figea.
Elle était ravie de pouvoir appliquer un autre de ces concepts dont elle n’avait jamais pu voir la concrétisation.
— Exactement. Et maintenant, pouvez-vous reproduire ce que vous voyez avec les pièces ?
— Une toute petite partie.
Et elle se mit à déplacer les pièces de monnaie. C’étaient des pièces de dix cents. Au bout d’un moment, elle en mit une de côté.
— Une pièce américaine, dit-elle.
Après toutes ces années à lire en braille, elle faisait facilement la différence entre la reine Elisabeth et Franklin Roosevelt.
Elle construisit une matrice de cases pleines et de cases vides, en comptant les pièces à mesure qu’elle les plaçait.
— Voilà, dit-elle, c’est fait. Huit dollars et quatre-vingt-dix cents.
— Complètement aléatoire, dit Kuroda d’un air déçu.