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— Non, pas tout à fait. Regardez ce groupe de cinq pièces, ici. (Elle n’avait aucun mal à garder en tête la matrice qu’elle avait formée, et elle posa le doigt sur le groupe en question.) C’est le même que cet autre groupe, là, mais tourné de quatre-vingt-dix degrés à droite.

— C’est exact, dit-il très excité. On dirait la lettre L.

— Et celui-là est pareil, ajouta Caitlin, mais tête-bêche.

— Excellent !

— Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je ne suis pas sûr à cent pour cent, dit-il. Pas encore. Tenez, concentrez-vous encore sur la même zone de votre vision. Je vais rafraîchir les données transmises à votre implant, juste une fois… et voilà, c’est fait.

— O.K. C’est complètement différent, maintenant.

— Pouvez-vous me le reconstituer avec les pièces ?

— Je ne suis même pas sûre de regarder au même endroit que tout à l’heure, dit-elle. Mais allons-y quand même.

Elle réorganisa les pièces, et pour bien montrer que non seulement le dessin avait changé, mais que le nombre de carrés noirs et blancs était modifié, elle ajouta :

— Six dollars et vingt cents. (Un petit silence.) Ah ! Cette fois, il y a trois groupes de cinq pièces comme celui de tout à l’heure.

— Et à des endroits différents, dit Kuroda.

— Mais qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ?

— Eh bien, cela peut paraître absurde, mais je crois qu’il s’agit d’automates cellulaires.

— Des automates comment ?

— Ah, mais je croyais que vous étiez fille de physicien, dit-il.

Mais Caitlin sentit bien à sa voix qu’il la taquinait. Elle sourit.

— Ma foi, c’est ce que je croyais. Et puis, s’ils sont cellulaires, il faudrait que je sois aussi la fille d’un biologiste !

— Non, non, ce ne sont pas des cellules biologiques. Ce sont des cellules au sens informatique du terme : une cellule est une unité élémentaire de stockage dans la mémoire d’un ordinateur, c’est-à-dire qu’elle contient strictement une unité d’information.

— Ah…

— Et un automate est quelque chose qui se comporte, ou qui réagit, d’une façon mécanique et prévisible. Ainsi, les automates cellulaires sont des groupes d’unités d’information qui réagissent d’une façon spécifique à leur environnement. Par exemple, prenez une grille de carrés noirs et blancs. Chaque carré est une cellule, d’accord ?

— Oui.

— Et sur un damier infini, chaque carré a huit voisins, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est vrai.

— Maintenant, imaginons que vous disiez à chaque carré, si tu es noir et si trois au moins de tes voisins sont blancs, alors deviens blanc à ton tour. Ce genre d’instruction s’appelle une règle. Et si vous continuez d’appliquer cette règle, des choses étranges se produisent. Bien sûr, si vous vous concentrez sur un seul carré, vous le verrez simplement osciller entre le noir et le blanc. Mais si vous observez l’ensemble de la grille, vous commencerez à distinguer des motifs, des groupes de carrés qui semblent se déplacer, en forme de croix, par exemple, ou des carrés vides à l’intérieur, ou encore des formes en L comme celle que nous avons ici. Ou encore des amas de cellules qui changent de forme à chaque étape, et qui, au bout d’un certain nombre d’étapes, retrouvent leur forme d’origine mais se sont déplacées au cours du processus. On dirait presque que ces formes sont vivantes.

Elle entendit son fauteuil grincer. Il poursuivit :

— Je me souviens de la première fois que j’ai vu les automates cellulaires de Conway, dans son « jeu de la vie ». J’étais jeune étudiant à l’époque. Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est que ce sont des représentations de données que l’observateur interprète comme des structures spéciales. Par exemple, ces formes en L, qu’on appelle des « vaisseaux spatiaux », des formes qui conservent leur cohésion et qui volent à travers la grille. Eh bien, ces vaisseaux n’ont pas d’existence réelle, rien ne bouge vraiment et le vaisseau que vous voyez à droite de la grille est complètement différent dans sa composition de celui que vous avez vu à gauche au départ. Et pourtant, nous considérons que c’est le même.

— Mais à quoi servent-ils ?

— Vous voulez dire, à part épater les étudiants ?

— Oui, c’est ça.

— Ma foi, dans la nature…

— On en trouve dans la nature ?

— Oui, en bien des endroits. Tenez, il existe une espèce d’escargot dont la coquille comporte des motifs qui suivent strictement les règles des automates cellulaires.

— Non, vraiment ?

— Oui. Il possède des petits excréteurs qui crachent ou non le pigment en fonction du comportement des excréteurs voisins.

— C’est cool !

— Oui, comme vous dites. Mais ce qui est vraiment « cool », c’est qu’il y a des automates cellulaires dans le cerveau.

— Non, vraiment ? répéta-t-elle.

— En fait, on en trouve dans toutes sortes de types de cellules, mais on les a particulièrement étudiés dans le tissu nerveux. Les cytosquelettes des cellules – leur échafaudage interne – sont constitués de longs filaments appelés des microtubules, et chaque composant d’une microtubule, une protéine qu’on appelle la tubuline dimère, peut se présenter sous deux états distincts. Et ces états passent par des permutations comme s’il s’agissait d’automates cellulaires.

— Mais pourquoi ça fonctionne comme ça ?

— On n’en sait rien. Mais il y a des gens, dont en particulier… ah, mais votre père le connaît peut-être ? Roger Penrose ? C’est un physicien célèbre, lui aussi, et avec son collègue Hameroff, il pense que ces automates cellulaires sont la véritable cause de la conscience de soi.

— Génial ! Mais pourquoi ?

— Eh bien, Hameroff est un anesthésiologiste, et il a montré que lorsque des gens sont endormis pour une opération, leurs tubulines dimères basculent dans un état neutre – au lieu que certaines soient noires, disons, et d’autres blanches, toutes deviennent grises. Et là, la conscience s’efface. Quand les tubulines recommencent à se comporter comme des automates cellulaires, la conscience revient.

Caitlin se dit qu’il faudrait qu’elle fasse des recherches là-dessus dans Google.

— Mais si l’escargot a ses petits robinets à pigment, et le cerveau ses machins choses, là…

— Des tubulines dimères, précisa Kuroda.

— Bon, admettons que ces tubulines dimères clignotent dans le cerveau. Mais alors, qu’est-ce qui clignote dans l’arrière-plan du webspace ?

Elle imagina Kuroda haussant les épaules. Cela semblait aller naturellement avec le ton de sa voix.

— Des bits d’information, j’imagine. Par définition, ils ont la valeur zéro ou un, éteint ou allumé, blanc ou noir, selon la façon dont on veut considérer les choses. Et vous, vous les visualisez peut-être comme des carrés de deux couleurs différentes, juste à la limite de votre résolution mentale.

— Mais, hem, le Web est censé véhiculer les données sans les modifier, dit-elle. Quand un navigateur appelle une page web, une copie exacte est envoyée par le serveur où est hébergée la page. Il ne devrait pas y avoir de données qui changent.

— Non, dit Kuroda. C’est très mystérieux.

Ils restèrent assis en silence quelque temps, plongés dans leurs réflexions, jusqu’à ce que Caitlin entende le bruit de pas caractéristique de sa mère, suivi de :

— Hé, vous deux, que diriez-vous de manger un petit quelque chose ?

Le fauteuil de Kuroda grinça tandis qu’il se levait.

— Je réfléchis beaucoup mieux quand j’ai l’estomac plein, dit-il.