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Kuroda eut l’air à la fois intrigué et impressionné.

— C’est possible.

À chaque instant, des centaines de millions de gens utilisent l’Internet, et leurs ordinateurs envoient des tonnes d’informations regroupées dans ce qu’on appelle des paquets de données – l’unité de base des communications sur le Web.

Chaque paquet contient l’adresse de sa destination, qui peut être un serveur hébergeant une page web. Mais le trafic ne va pratiquement jamais directement à la destination finale. En général, cela implique de nombreuses étapes, les informations transitant par des routeurs, des répéteurs et des nœuds d’échange, chacun s’efforçant de rapprocher le paquet de sa destination prévue.

Il arrive que le routage devienne terriblement complexe, surtout quand les paquets sont rejetés par un composant du réseau. Cela peut se produire quand plusieurs paquets arrivent en même temps : un seul est accepté, selon un processus aléatoire, tandis que les autres sont rejetés et invités à retenter leur chance plus tard. Mais certains paquets ne sont jamais acceptés par leur destination finale, tout simplement parce que l’adresse indiquée est invalide, ou que le site visé est saturé, ou inactif. Et ces paquets sont définitivement perdus.

— Des paquets perdus… répéta Kuroda. (Caitlin l’imagina secouant la tête.) Mais ces paquets de données finissent par expirer.

Effectivement, c’était le cas pour la plupart. Caitlin savait que chaque paquet contient un « compteur de sauts », et que ce compteur est décrémenté de un à chaque fois qu’il passe par un relais. Pour éviter d’encombrer l’infrastructure avec des paquets orphelins, quand un routeur reçoit un paquet dont le compteur est à zéro, il l’efface.

— Les paquets perdus sont censés expirer, rectifia Caitlin, mais que se passe-t-il quand un paquet est corrompu, de sorte qu’il n’a plus son compteur de sauts, ou que celui-ci ne peut plus se décrémenter correctement ? J’imagine que ce genre de corruption peut se produire, quand un routeur est défectueux ou un câblage incorrect, ou qu’un logiciel est bogue. Et comme il circule des milliards de milliards de paquets chaque jour, même si un pourcentage infime est corrompu, ça en laisse quand même un nombre énorme qui erre sans fin, vous ne croyez pas ? Surtout quand la destination prévue n’existe pas, soit parce que l’adresse a été corrompue en même temps que le compteur, ou que le serveur est déconnecté du réseau.

— Vous savez beaucoup de choses sur les réseaux, dit Kuroda d’un air impressionné.

— Ha ! À votre avis, qui a installé le réseau dans cette maison ?

— Je pensais que votre père…

— Oh, il se débrouille pas mal maintenant, dit-elle. C’est moi qui lui ai appris. Lui, vous savez, il fait de la physique théorique. C’est tout juste s’il sait se servir du four à micro-ondes.

Le fauteuil de Kuroda grinça.

— Ah…

Caitlin était de plus en plus excitée. Elle sentait qu’elle approchait de quelque chose d’important.

— Bon, fit-elle, toujours est-il qu’il y a probablement quelques… quelques paquets fantômes qui persistent encore un moment alors qu’ils auraient dû normalement disparaître. Et pensez à ce qui s’est passé tout récemment en Chine : une immense partie du Web a été coupée à cause d’histoires de pannes électriques ou je ne sais quoi. D’un seul coup, des milliards de milliards de paquets de données destinés à la Chine n’ont plus eu aucun moyen d’atteindre leur destination. Même si une fraction infinitésimale de ces paquets ont été corrompus, cela a quand même entraîné une augmentation énorme du nombre de paquets fantômes.

— Des « paquets fantômes », hein ?

Kuroda avait apporté une tasse de café, et elle l’entendit cogner contre la soucoupe. Il devait en avoir bu une gorgée. Il poursuivit :

— Oui, peut-être. Il est possible qu’un bug système, ou un problème de logiciel dans un routeur, génère ces paquets depuis des années, dans certaines circonstances… et dans la mesure où cela ne gêne pas les utilisateurs, personne ne l’aura jamais remarqué.

Il s’agita dans son fauteuil et poursuivit :

— Mais ces paquets ne sont peut-être pas du tout immortels. Il s’agit peut-être simplement du flux et reflux naturel de paquets perdus qui vont expirer, et tandis qu’ils s’efforcent en vain d’atteindre leur destination, leurs compteurs se décrémentent normalement, et c’est ce décompte qui les fait osciller entre noir et blanc dans votre perception. Chaque paquet peut avoir jusqu’à 256 permutations – c’est le nombre maximum de sauts qu’ils peuvent faire, car le compteur est codé sur un seul octet. Mais cela représente encore un joli nombre d’itérations pour une règle d’automates cellulaires.

Il s’interrompit un instant. Caitlin crut presque l’entendre hausser les épaules.

— Mais cela dépasse largement mon domaine, reprit-il. Je suis un théoricien de l’information, pas des réseaux, et…

Caitlin se mit à rire.

— Qu’y a-t-il ? demanda Kuroda.

— Désolée. Est-ce qu’il vous arrive de regarder Les Simpson ?

— Non, pas vraiment. Mais ma fille aime bien.

— Il y a cet épisode où Homer se retrouve astronaute, et deux journalistes parlent de l’équipage qui va partir en mission spatiale. Le premier dit : « C’est une sacrée brochette. On les a surnommés « Les trois mousquetaires », ha ! ha ! » Et l’autre – c’est Tom Brokaw – précise : « Et il y a effectivement de quoi rire : il y a un mathématicien, une autre sorte de mathématicien, et un statisticien. »

Kuroda éclata de rire, puis il dit :

— En fait, il existe trois sortes de mathématiciens : ceux qui savent compter, et ceux qui ne savent pas.

Ce fut au tour de Caitlin de sourire.

— Mais sérieusement, mademoiselle Caitlin, si vous envisagez une carrière de mathématicien ou d’ingénieur, vous devrez bel et bien vous choisir une spécialité.

Elle prit un ton pince-sans-rire.

— Je vais me concentrer sur le nombre 8 623 721 – je suis sûre que personne ne l’a encore pris.

Kuroda eut de nouveau son petit rire sifflant.

— N’empêche, dit-il, je crois que nous avons besoin d’en discuter avec un spécialiste. Voyons, en Israël, il est… ah, seulement huit heures du soir. On doit pouvoir encore la contacter.

— Qui ça ? Anna ?

— Exactement. Anna Bloom, la cartographe du réseau. Je vais lui envoyer un message pour voir si elle est en ligne. Y a-t-il une webcam sur ce nouvel ordinateur ?

— Mon père n’a sans doute pas pensé que je pourrais en avoir besoin… dit doucement Caitlin.

— Ma foi, il… Ah ! Il est plus optimiste que vous ne le pensez, mademoiselle Caitlin. Il y en a une juste là, posée sur la tour. (Il pianota un instant sur le clavier, puis :) Oui, Anna est bien chez elle, et connectée. Je vais l’appeler pour une webconférence…

 Konnichi wa, Masayuki-san, fit la même voix que Caitlin avait entendue au téléphone, le soir où elle avait vu le Web pour la première fois.

Mais la femme passa aussitôt à l’anglais, sans doute parce qu’elle voyait que Kuroda était en compagnie d’une Occidentale.

— Ah, mais qui est cette ravissante jeune personne ? Le Dr Kuroda sembla légèrement embarrassé.

— C’est Mlle Caitlin.

Bien sûr, Anna ne l’avait pas vue quand elles avaient parlé ensemble. Elle parut surprise.

— Mais où êtes-vous ?

— Au Canada.

— Ah ! Est-ce qu’il neige ?