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— Pas encore, répondit Kuroda. On n’est qu’en septembre, après tout.

— Hello, Caitlin, dit Anna.

— Hello, professeur Bloom.

— Tu peux m’appeler Anna. Alors, que puis-je pour vous ?

Kuroda lui récapitula ce qu’ils avaient imaginé jusqu’à présent : des légions de paquets fantômes, flottant à l’arrière-plan du Web et s’organisant à la manière d’automates cellulaires. Il conclut par :

— Alors, qu’en pensez-vous ?

— C’est une idée originale, répondit lentement Anna.

— Est-ce que ça pourrait marcher ? demanda Caitlin.

— Eh bien… oui, pourquoi pas. C’est un scénario darwinien, n’est-ce pas ? Des paquets mutants, qui parviennent à survivre mieux que les autres en rebondissant sans cesse. Mais le Web se développe rapidement, avec de nouveaux serveurs chaque jour, de sorte qu’il ne risque pas d’être saturé par une population de tels paquets fantômes qui s’accroît lentement – ou du moins, il ne l’est manifestement pas encore pour l’instant.

— Et le Web n’a pas de globules blancs pour traquer impitoyablement les cellules inutiles, dit Caitlin. Ces paquets pourraient durer éternellement.

— Oui, fit Anna, c’est plausible. Et j’imagine – note bien que c’est une idée que je tire de mon chapeau, là… – que la somme de contrôle d’un paquet détermine si tu le vois en noir ou blanc : par exemple, il pourrait être noir quand la somme est paire, et blanc quand elle est impaire, ou le contraire. Si le compteur de sauts change à chaque étape sans jamais atteindre zéro, la somme de contrôle change à chaque fois, elle aussi, et c’est ce qui donne cet effet de permutations.

— J’avais bien imaginé quelque chose de ce genre, dit Kuroda, mais j’avoue que je n’avais pas pensé à la somme de contrôle.

— Et en plus, dit Caitlin en s’adressant à Kuroda, vous avez dit que les règles des automates cellulaires peuvent apparaître de façon naturelle, n’est-ce pas ? Comme cet escargot qui s’en sert pour peindre sa coquille ? Alors, peut-être que tout cela est apparu spontanément.

— Peut-être, effectivement, dit Kuroda qui semblait intrigué.

— Hmm, fit Anna, je sens un article qui se prépare…

— Vous aimeriez être mathématicienne plus tard, mademoiselle Caitlin, c’est bien ça ? demanda Kuroda.

Je suis déjà mathématicienne, pensa Caitlin, mais elle se contenta de répondre :

— Oui.

— Que diriez-vous de prendre un peu d’avance sur la concurrence en cosignant vos premières pages avec le professeur Bloom et moi-même ? « De la génération spontanée d’automates cellulaires dans l’infrastructure du World Wide Web. »

Caitlin souriait jusqu’aux oreilles.

— Cool !

28.

— Eh bien, il n’y a plus aucun doute, maintenant, n’est-ce pas ? dit Shoshana en se tournant vers le Dr Marcuse, puis en regardant de nouveau le tableau. C’est bien moi, encore une fois.

Ils s’étaient installés dans le salon du bungalow pour regarder en direct Chobo en train de peindre dans le pavillon. Il y avait quatre écrans alignés sur une paillasse, un par caméra, et Shoshana avait l’impression d’être dans la salle de sécurité de son immeuble. Marcuse hocha sa tête majestueuse.

— Et maintenant, si seulement il voulait bien peindre autre chose que vous… (Un silence.) Vous remarquerez qu’il refait le même profil, le profil gauche. S’il avait fait l’autre, mon idée sur la latéralisation aurait été complètement démolie.

— Ma foi, dit Shoshana, c’est mon meilleur profil… Ce qui réussit à le faire sourire.

— O.K., fit-il. À présent, vous allez pouvoir nous montrer vos talents d’éditrice vidéo.

Shoshana avait un hobby qu’elle ne cherchait pas vraiment à cacher : elle faisait des montages vidéo. Elle prenait des extraits d’émissions de télé qu’elle récupérait sur des sites BitTorrent, et elle les assemblait pour accompagner des chansons à la mode, produisant des petits films musicaux humoristiques ou émouvants qu’elle partageait avec d’autres amateurs passionnés sur le Web. Parmi ses émissions préférées, il y avait la série médicale Docteur House, dont les nombreux dialogues saignants s’intégraient bien aux chansons d’amour, et aussi la plus récente incarnation de Docteur Who. Marcuse l’avait surprise en train d’y travailler à l’heure du déjeuner, sur le superbe Mac que l’Institut avait reçu.

— Quand Chobo aura terminé, poursuivit Marcuse, récupérez les quatre enregistrements et montez-les pour donner une version de la façon dont les choses se sont passées. Dans le plus pur style hollywoodien, d’accord ? Un plan sur Chobo, un plan sur la toile par-dessus son épaule, gros plan sur la toile, retour sur Chobo, ce genre de chose. Je vais préparer un commentaire en voix off.

— Entendu, dit Shoshana qui avait hâte de pouvoir s’y mettre. (Timbaland, tu n’as plus qu’à bien te tenir !)

— Parfait, fit Marcuse en se frottant les mains, parfait. Une fois cette vidéo sur YouTube, notre Chobo n’aura plus rien à craindre des ciseaux géorgiens…

— Ce qui nous serait vraiment utile, dit Kuroda dans leur bureau du sous-sol, ce serait un expert en systèmes autorégulés.

— Oui, fit Caitlin l’air pince-sans-rire, toutes les bonnes maisons devraient avoir ça sous la main… Bon, mon père est physicien, et il doit bien savoir où en trouver un. (En fait, elle avait remarqué que son père savait quelque chose sur à peu près tout – du moins, dans les domaines théoriques.) Je vais aller le chercher.

Elle remonta à l’étage. Comme il faisait vraiment très frais dans le sous-sol, elle fit d’abord un crochet par sa chambre pour y prendre son sweat-shirt du PI, que sa mère avait pensé à faire sécher après l’orage de la veille.

Elle trouva son père dans son bureau, une petite pièce au fond de la maison. Il était assez facile de savoir quand il y était : il avait un lecteur de CD à trois chargeurs, qui semblait contenir en permanence les mêmes disques : Supertramp, Queen, et les Eagles. Il jouait Hôtel California quand elle entra. Son père pianotait sur son vieux clavier IBM, lourd et bruyant. Caitlin frappa doucement sur le chambranle, au cas où il serait trop absorbé pour avoir remarqué sa présence, et lui dit :

— Est-ce que tu pourrais venir nous aider, le Dr Kuroda et moi ?

Elle l’entendit repousser son fauteuil, ce qu’elle interpréta comme un « Oui ».

De retour au sous-sol, Caitlin laissa son fauteuil à son père et alla s’adosser au bureau. Par la petite fenêtre, elle entendait des gamins du quartier jouer au hockey dans la rue. Anna Bloom était encore connectée via la webcam depuis le Technion en Israël.

— Même s’il y a bien des paquets perdus qui subsistent dans l’infrastructure du Web, dit son père après que Kuroda l’eut briefé, pourquoi Caitlin les verrait-elle ? Comment pourraient-ils être présents dans le flot de données qu’elle reçoit de Jagster ?

Kuroda s’agita bruyamment dans son fauteuil.

— C’est une bonne question. Je n’avais pas…

— C’est à cause de la méthode spéciale qu’utilise Jagster pour collecter ses informations, intervint Anna.

— Pardon ? fit Kuroda, et « Quoi ? » dit Caitlin.

La voix d’Anna semblait très faible dans les haut-parleurs de l’ordinateur.

— Eh bien, souvenez-vous que Jagster a été créé pour servir d’alternative à l’approche de Google. PageRank, la méthode standard de Google, compte le nombre de pages reliées à une page donnée, mais ce n’est pas forcément la meilleure façon de mesurer combien de fois on accède à cette page. Si vous cherchez des informations sur une grande star du rock, comme Lee Amodeo, par exemple…