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— Exactement, dit Kuroda. Et quand on trace le graphique des sons émis par les dauphins, on obtient une pente -1. Mais si l’on prend les cris des singes-écureuils, par exemple, on obtient tout au mieux une pente de -0,6 du fait qu’ils sont en grande partie aléatoires. Même les gens du SETI, qui cherchent à détecter des signes d’intelligence extraterrestre, se sont mis à utiliser les diagrammes de Zipf, parce que cette relation inverse est une propriété de l’information, et non pas seulement d’une approche du langage particulière aux humains.

Oui, très bien, très bien. C’était vraiment des maths cool.

— Et maintenant, poursuivit Kuroda sur un ton toujours destiné à l’amadouer, vous comprenez pourquoi j’aime ce domaine ? Ah, vous connaissez cette vieille blague de John Gordon, celle de l’étudiant en théorie de l’information qui débarque à l’université ?

— Ah, non, fit Anna, par pitié !

Mais Kuroda ne fut pas découragé pour autant.

— Eh bien, dit-il, l’étudiant se présente au département des études et il entend les professeurs qui se lancent des nombres. Par exemple, il y en a un qui s’écrie : « 74 ! », et tout le monde se met à rire. Et puis un autre dit quelque chose comme « 812 ! », et tous de s’esclaffer encore une fois.

— Mmmh ? fit Caitlin.

— L’étudiant demande alors ce qui se passe et un professeur lui dit : « On se raconte des blagues. Mais comme ça fait très longtemps qu’on travaille ensemble, on les connaît toutes par cœur. Il y en a mille, et comme nous sommes des théoriciens de l’information, nous leur avons appliqué un algorithme de compression de données, et chacune porte un numéro de 0 à 999. Allez-y, essayez vous-même. » Et l’étudiant dit un nombre au hasard : « 63. » Mais personne ne rit. Il en essaie un autre : « 512. » Toujours rien. « Qu’est-ce qui se passe ? » demande-t-il. « Pourquoi personne ne rit ? » Et le professeur lui répond gentiment : « Ce n’est pas seulement la blague… il y a aussi la façon de la raconter. » Caitlin ne put s’empêcher de sourire.

— Mais, poursuivit Kuroda, un jour que l’étudiant examinait un bulletin météo sur le Grand Nord, il s’exclama : « Moins 40 ! » Et tous les professeurs éclatèrent de rire.

Il s’arrêta. Caitlin lui demanda :

— Pourquoi ?

— Parce que, répondit-il (et au ton de sa voix, elle sut qu’il arborait un large sourire), c’était une blague qu’ils ne connaissaient pas !

Cette fois-ci, Caitlin éclata franchement de rire. Elle commençait à se sentir mieux, mais son père fit :

— Ahem (en le prononçant en deux syllabes bien distinctes, pas seulement pour s’éclaircir la gorge). Si nous nous mettions au travail ?

— Ah, excusez-moi, dit Kuroda qui semblait quand même avoir gardé son sourire. Très bien, allons-y…

Il utilisa la même technique qu’auparavant pour prendre des instantanés du flot de données que l’implant de Caitlin recevait de Jagster. Au bout de quelques essais, ils réussirent à trouver un rythme de rafraîchissement permettant de voir les incréments élémentaires – une seule itération selon les règles de comportement des automates cellulaires qui les faisaient osciller entre noir et blanc. Caitlin pouvait maintenant voir se déplacer les vaisseaux spatiaux sans manquer une seule étape.

Kuroda n’avait aucun moyen de laisser passer uniquement les automates cellulaires, mais Caitlin pouvait facilement faire abstraction du reste en se concentrant sur une partie seulement de l’arrière-plan.

— Et maintenant, Malcolm, dit Kuroda, puisqu’on parlait de Mathematica, est-ce que vous avez le logiciel ?

— Oui, bien sûr. On doit pouvoir y accéder d’ici. Si vous me permettez…

Caitlin les entendit se déplacer, puis un « Ah, merci » de Kuroda à son père.

— Parfait, dit-il, et maintenant, lançons le diagramme de Zipf. (Quelques cliquetis de touches.) Bien sûr, nous allons devoir essayer plusieurs formes de découpage des données, pour être sûrs que nous isolons bien des unités distinctes d’information. D’abord, nous allons…

— Là ! l’interrompit le père de Caitlin qui avait vraiment l’air très excité.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit Caitlin.

— Ma foi, dit Kuroda, nous y sommes, n’est-ce pas ?

— Mais qu’est-ce qu’il y a ? répéta Caitlin plus fermement.

— Vous êtes sûre que vous ne vous concentrez que sur les automates cellulaires ? lui demanda Kuroda.

— Oui, oui.

— Eh bien, ce que nous obtenons en les observant osciller entre noir et blanc, c’est une ravissante diagonale – qui descend de gauche à droite. Une belle droite de pente -1 de bout en bout.

Caitlin haussa les sourcils.

— C’est donc qu’il y a bien de l’information – un véritable contenu – dans l’arrière-plan du Web ?

— C’est ce que je dirais, oui, fit Kuroda. Et vous, Malcolm ?

— Aucun processus aléatoire ne saurait générer une droite de pente -1, dit-il.

— Le’azaza ! s’écria Anna.

Aux oreilles de Caitlin, cela sonnait comme un juron.

— Pardon ? fit Kuroda.

— Vous ne voyez donc pas ? dit Anna. Une pente -1, cela signifie qu’il y a du contenu intelligent sur le Web à un endroit où il ne devrait pas y en avoir… des informations déguisées en bruit de fond. (Elle s’arrêta un instant, comme si elle attendait qu’un des deux hommes fournisse la réponse. Comme ils ne disaient toujours rien, elle reprit :) C’est forcément la NSA… ou des barbouzes du même acabit quelque part ailleurs – le Shin Bet, peut-être, mais je parierais plutôt sur la NSA. Nous savons déjà, avec l’affaire Hepting, qu’ils bidouillent avec le trafic sur l’Internet, et on dirait qu’ils ont trouvé un moyen de réaliser des transmissions clandestines au milieu du bruit apparent.

— Mais de quel contenu pourrait-il bien s’agir ? demanda Caitlin.

— Qui sait ? dit Anna. Des messages secrets ? Comme je l’ai dit, des gens ont essayé de se servir d’automates cellulaires comme technique de cryptage, mais personne – en tout cas, pas officiellement – n’a encore mis de système au point. Mais la NSA recrute les meilleurs diplômés de mathématiques des États-Unis.

— Non, vraiment ? dit Caitlin, très surprise.

— Oh, oui, dit Anna. En fait, ça pose un vrai problème au niveau des académies. La plupart des meilleurs étudiants en maths et en informatique vont à la NSA, où ils travaillent sur des projets secrets, ou bien chez Google ou encore Electronic Arts, où ce qu’ils font est couvert par des clauses de confidentialité. Dieu sait ce qu’ils peuvent inventer… mais en tout cas, ça n’est jamais publié dans les revues scientifiques.

Kuroda dit quelque chose qui ressemblait à un juron dans sa propre langue, puis :

— Anna a peut-être raison. Mes amis, nous devrions faire preuve de la plus grande prudence dans cette affaire. Si ce qui se passe dans l’arrière-plan du Web est censé être secret, les gens au pouvoir pourraient prendre… certaines mesures pour que ça le reste. Mademoiselle Caitlin, je me garderais bien de vous dire ce que vous devez faire, mais peut-être serait-il préférable d’être circonspecte à ce sujet dans votre blog, ne croyez-vous pas ?

— Oh, personne ne fait vraiment attention à mon LiveJournal. Et puis, de toute façon, je limite l’accès à mes amis pour tout ce que je ne voudrais pas que des étrangers puissent voir.

— Fais ce qu’il te dit, intervint son père sur un ton sec qui la surprit. Les autorités pourraient confisquer ton implant et ton œilPod, au titre de menaces contre la sécurité nationale. Caitlin redescendit de la table.