— Non, ils ne feraient jamais une chose pareille, dit-elle. Et puis, on est au Canada, maintenant.
— Ne va pas croire une seconde que les autorités canadiennes ne feraient pas ce que Washington leur demande, dit son père.
Elle ne savait plus très bien quoi penser.
— Hem, bon, O.K., finit-elle par dire. Mais vous trois, vous allez continuer d’étudier tout ça, n’est-ce pas ?
— Bien sûr, dit le Dr Kuroda. Mais en avançant prudemment, et en restant très discrets. (Il réfléchit un instant.) C’est une bonne chose que nous soyons en vidéoconférence avec Anna. Si nous étions en messagerie instantanée, les autorités seraient déjà au courant de ce que nous avons découvert. Les communications vidéo sont beaucoup plus difficiles à surveiller automatiquement – du moins pour l’instant.
Caitlin commençait à réaliser le plein impact de ce que Kuroda et Anna venaient de dire. Elle se tourna vers le médecin :
— Mais notre article, alors ?
— Nous finirons peut-être par le publier, mademoiselle Caitlin. Mais pour l’instant, prudence est mère de sûreté.
30.
Masayuki Kuroda avait passé le reste du samedi et toute la journée du dimanche à observer avec Caitlin le comportement des automates cellulaires. Mais on était maintenant lundi, le premier jour d’octobre. Cela faisait une semaine que Masayuki était au Canada. Sa femme et sa fille lui manquaient, et il avait mauvaise conscience d’obliger Hiroshi à assurer ses cours à sa place. Mais il avait quand même bien droit à un peu de détente, non ? Et puis, il ne pouvait pas faire grand-chose pendant que Mlle Caitlin était au lycée.
Il prit une autre bouchée de son sandwich et examina la cuisine où il se trouvait. Jamais il ne s’habituerait aux maisons américaines. Un logement de cette taille était presque introuvable à Tokyo, et pourtant, ici, on en voyait partout. Bien sûr, les Decter ne semblaient pas avoir de problèmes d’argent, mais n’empêche, avec un seul salaire et tout le matériel coûteux dont Caitlin avait besoin, il ne devait pas leur rester grand-chose à la fin du mois.
— Je tiens à vous remercier, dit-il. Votre hospitalité est merveilleuse.
Barbara Decter était assise en face de lui à la table en pin, tenant un mug de café entre les mains. Elle le regarda un instant sans rien dire. Mayasuki la trouvait tout à fait ravissante. Sans doute plus proche de la cinquantaine que de la quarantaine, mais avec de grands yeux bleus pétillants et un charmant petit nez retroussé qui lui donnait presque l’air d’un personnage de dessin animé.
— C’est un plaisir pour moi, dit-elle enfin. À dire vrai, je suis très heureuse de vous avoir avec nous. C’est bien agréable, vous savez, d’avoir quelqu’un avec qui parler. Quand nous étions à Austin…
Elle s’interrompit. Elle avait pris un ton mélancolique.
— Oui ? dit-il doucement.
— Le Texas me manque beaucoup, voilà tout. N’allez cependant pas croire que je ne me plaise pas ici, on y est très bien, même si l’idée de l’hiver qui arrive ne m’enchante guère, et…
Masayuki lui trouva l’air triste. Au bout d’un moment, il répéta :
— Oui ?
— Excusez-moi, dit-elle avec un petit geste de la main. C’est simplement que… eh bien, cela n’a pas été du tout facile pour moi de venir ici. J’avais des amis à Austin, et j’y avais des occupations. Je travaillais pendant la semaine à titre bénévole dans l’école que Caitlin fréquentait, l’Institut texan pour les aveugles.
Kuroda baissa les yeux vers le set de table devant lui. On y voyait la photo d’une grande ville prise la nuit, et la légende indiquait qu’il s’agissait d’Austin.
— Mais alors, pourquoi êtes-vous venue vous installer ici ?
— Eh bien, Caitlin insistait beaucoup pour s’inscrire dans un lycée ordinaire – elle disait qu’elle avait besoin de s’habituer à des classes normales si elle voulait pouvoir entrer au MIT, ce qui est son objectif depuis des années. Et Malcolm a reçu cette proposition qu’il ne pouvait tout simplement pas laisser passer : pour lui, le Perimeter Institute est comme un rêve devenu réalité. Il n’est plus obligé d’enseigner ni de travailler avec des étudiants. Tout ce qu’on lui demande, c’est de réfléchir toute la journée.
— Depuis combien de temps êtes-vous mariés, si je ne suis pas indiscret ?
Encore cette petite note mélancolique dans la voix.
— Cela fera dix-huit ans en décembre.
— Ah.
Elle leva les yeux vers lui.
— Vous êtes très poli, Masayuki. Vous voudriez savoir pourquoi je l’ai épousé.
Il s’agita sur sa chaise et regarda par la fenêtre. Les feuilles commençaient à changer de couleur.
— La question n’est pas de mise, dit-il. Mais… Elle haussa très légèrement les épaules.
— C’est un homme brillant. Et il sait écouter. Et il est très tendre, à sa façon – ce que mon premier mari n’était pas du tout.
Kuroda prit une autre bouchée de son sandwich.
— Vous avez été mariée avant ?
— Oui, pendant deux ans. J’avais vingt et un ans. Le seul point positif de cette période, c’est que j’y ai appris à reconnaître ce qui compte vraiment dans la vie. (Un petit silence, et puis :) Et vous-même, vous êtes marié depuis combien de temps ?
— Vingt ans.
— Et vous avez une fille ?
— Oui, Akiko. Elle a seize ans, mais elle va rapidement sur ses trente ans.
Barbara éclata de rire.
— Oui, je vois tout à fait ce que vous voulez dire. Que fait votre épouse, dans la vie ?
— Esumi est… comment dites-vous, en anglais ? On ne parle plus de « personnel », je crois bien ?
— Non, on dit « ressources humaines ».
— Voilà, elle s’occupe des ressources humaines dans la même université que moi.
Les coins de la bouche de Barbara s’abaissèrent.
— Je regrette beaucoup le milieu universitaire. Je vais essayer de le réintégrer l’année prochaine.
Il haussa les sourcils.
— En tant que… en tant qu’étudiante ?
— Non, non. Comme enseignante.
— Oh ! Je, heu…
— Vous pensiez peut-être que j’étais June Cleaver ?
— Pardon ?
— Une femme au foyer ?
— Ma foi, je…
— Je suis titulaire d’un doctorat, Masayuki. J’étais autrefois professeur d’économie. (Elle reposa son mug.) N’ayez pas l’air aussi surpris. En fait, ma spécialité est – était – la théorie des jeux.
— Vous étiez professeur à Austin ?
— Non, à Houston, c’est là que Caitlin est née. Nous avons déménagé à Austin quand elle a eu six ans, pour qu’elle puisse aller à l’Institut pour aveugles. Les cinq premières années, je suis restée à la maison pour m’occuper d’elle – et croyez-moi, c’est beaucoup de travail de s’occuper d’une enfant aveugle. J’ai passé les dix années suivantes comme bénévole à son école, pour aider les enfants à apprendre le braille ou pour leur lire des ouvrages disponibles uniquement sous forme imprimée, ce genre de choses. (Elle s’interrompit un instant et jeta un coup d’œil vers le grand salon désert.) Mais maintenant, je vais contacter l’université d’État de Waterloo ainsi que les gens de Laurier – c’est l’autre université de la ville – pour essayer au moins de trouver un emploi temporaire. Je n’ai pas pu le faire dès la rentrée, parce que je n’avais pas encore mon permis de travail canadien. (Elle eut un léger sourire ironique.) Je suis un peu rouillée, mais vous savez ce qu’on dit : les vieux théoriciens des jeux ne meurent jamais vraiment, ils perdent juste leur équilibre.
Kuroda lui sourit à son tour.