— Fais attention ! dit Bashira. Tu as failli renverser le support de la cornue.
— Désolée, fit Caitlin.
Mais elle essaya quand même de toucher cette ligne, et…
Et ce n’était pas une ligne. C’était un bord… le bord de la paillasse qu’elle partageait avec Bashira. Elle y passa la main, et elle vit quelque chose qui bougeait en même temps.
Ah, mais oui ! C’était certainement sa main, la première partie de son corps qu’elle ait jamais vue ! Elle ne pouvait distinguer aucun détail, juste une masse informe. Mais quand elle bougea sa main vers la gauche, l’objet se déplaça à gauche, et quand elle ramena sa main en arrière, il fit de même.
— Cait, dit Bashira, quelque chose ne va pas ?
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots ne vinrent pas. Une autre ligne était en contact avec celle qu’elle voyait. Elle n’aurait sans doute eu aucune idée de ce que ça pouvait être si elle n’avait pas déjà acquis une certaine expérience grâce à ses interactions avec le webspace. Mais son père avait dit que le cerveau possédait des neurones spécialisés dans la détection des bords, et elle se dit que cette autre ligne qui formait un angle avec la première devait être le rebord perpendiculaire de la paillasse, le plus court. Elle voulut passer la main dessus, et – zut ! – renversa un tube à essai. Elle l’entendit se briser par terre.
— Faites attention, les enfants ! lança Mr Struys du fond de la salle. Ah, c’est toi, Caitlin… ah, hem…
Elle entendit un bruit de verre. Bashira était sans doute en train de ramasser les débris.
— Désolée, dit Caitlin.
Ou du moins c’était ce qu’elle avait voulu dire, mais sa voix ne fut qu’un murmure presque inaudible. Elle avait la gorge sèche. Elle posa les mains sur les bords de la paillasse pour ne pas tomber.
Des bruits de pas. Mr Struys s’approchait.
— Caitlin, tu te sens bien ?
Elle tourna le visage vers lui, comme sa mère le lui avait appris, et… et…
— Ah, mon Dieu !
— Pas tout à fait, dit Mr Struys (et elle vit bouger ce qui devait être sa bouche, elle vit son visage). Mais c’est vrai que je suis quand même directeur adjoint du département…
Caitlin tendit la main vers lui, et elle entra en contact avec sa… sa poitrine, ça devait être ça.
— Oh, pardon ! dit-elle.
Il la prit par le bras comme pour l’empêcher de tomber de son tabouret.
— Caitlin, tu es sûre que ça va ?
— Je vous vois, dit-elle si doucement que Mr Struys répondit : « Comment ? »
— Je vous vois, répéta-t-elle d’une voix plus forte. (Elle tourna la tête vers la droite et vit une forme brillante.) Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle.
— C’est la fenêtre, dit Mr Struys d’une voix étouffée.
— Cait, tu arrives vraiment à voir ? demanda Bashira. Caitlin se tourna vers la source de la voix, et elle vit son amie. Tout ce qu’elle pouvait en dire pour l’instant était que sa peau était plus… plus foncée, d’après ce qu’elle avait lu, que celle de Mr Struys ou que la sienne, qu’elle avait pu voir sur sa main, et…
Brune ! BelleBrune4 ! Maintenant, elle connaissait une autre couleur – et elle était magnifique.
— Oui, dit-elle doucement, oh oui…
— Caitlin, demanda Mr Struys, tu vois combien de doigts, là ?
On ne devient pas professeur de chimie sans avoir une prédilection pour la démarche expérimentale, mais Caitlin n’arrivait même pas à distinguer sa main.
— Je ne sais pas, dit-elle. Tout est brouillé, mais je vous vois, et je vois Bashira, et la fenêtre, et ce bureau, et, oh mon Dieu, c’est merveilleux !
Il régnait un profond silence dans la classe, à part le bruit de… de quoi ? Peut-être de l’horloge électrique ? Caitlin se doutait que tous les élèves devaient la regarder – sans doute bouche bée pour la plupart, mais c’était un niveau de détail qu’elle ne pouvait pas voir.
Elle perçut un mouvement – était-ce Mr Struys qui bougeait son bras ? Puis elle entendit des notes électroniques, comme un téléphone portable qu’on allume.
— Je crois que nous devrions appeler tes parents, dit-il. Quel est leur numéro ?
Elle le lui indiqua, et elle l’entendit appuyer sur les touches. Il y eut un faible bruit de sonnerie, et il lui mit le combiné dans la main.
À la troisième sonnerie, sa mère décrocha :
— Allô ?
— C’est Caitlin.
— Qu’y a-t-il, ma chérie ?
— Je vois, dit-elle simplement.
— Oh, ma puce, dit sa mère suffisamment fort pour que Mr Struys et Bashira l’entendent, et peut-être d’autres élèves aussi… ! Oh, ma chérie !
— J’arrive à voir, reprit Caitlin, même si ce n’est pas très clair. Mais tout est tellement complexe, tellement vivant !
Elle entendit un bruit et se retourna. Une des filles derrière elle était en train de… quoi ? De pleurer ?
— Oh, Caitlin ! (Elle reconnut la voix de Pâquerette.) C’est merveilleux !
Caitlin souriait jusqu’aux oreilles – et elle se rendit compte que Pâquerette aussi ! Elle distinguait une large bande horizontale blanche (une des couleurs dont elle était sûre) en travers de son visage. Et les cheveux de Pâquerette ! Bashira lui avait dit qu’ils étaient blond platine, et le platine, c’était une bonne couleur à connaître en classe de chimie !
— J’arrive, dit sa mère. J’arrive tout de suite.
— Merci, maman, dit Caitlin qui se tourna vers Mr Struys : Hem, est-ce que j’ai la permission de m’absenter ?
— Mais oui, dit-il, bien sûr, bien sûr.
— Maman, dit Caitlin au téléphone, je t’attendrai devant l’entrée.
— Je me mets en route. À tout à l’heure.
— À tout à l’heure.
Et Caitlin rendit son téléphone à Mr Struys.
— Ma foi, dit-il d’une voix qui semblait impressionnée, après un tel miracle, je n’ai rien de plus spectaculaire à vous proposer. De toute façon, il ne nous restait plus que cinq minutes, alors, les enfants… le cours est terminé !
Caitlin vit les formes brouillées de quelques élèves qui se précipitaient vers ce qui devait être la sortie, mais d’autres restèrent autour d’elle, et certains allèrent jusqu’à toucher sa manche comme si elle était une star du rock…
Finalement, il ne resta plus que Bashira et Mr Struys. Celui-ci dit :
— Bashira, j’ai un examen à faire passer aux élèves de terminale. Pourrais-tu – est-ce que tu veux bien accompagner Caitlin en bas ? De mon côté, il faut que je prévienne le proviseur…
— Oui, bien sûr, dit Bashira.
Caitlin se leva et commença à se frayer un chemin dans la pièce… et elle faillit tomber, tant elle était distraite et désorientée par ce qu’elle voyait.
— Tu as besoin d’aide ? demanda Mr Struys.
— Attends, donne-moi la main, dit Bashira.
— Non, merci, ça va, répondit Caitlin en faisant un ou deux pas hésitants.
— Tu pourrais peut-être essayer de fermer les yeux, suggéra Mr Struys.
Mais elle ne voulait plus jamais les fermer…
— Non, non, vraiment, ça va bien, dit-elle en avançant encore d’un pas, le cœur battant si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait exploser. Je suis… (elle le pensa, mais c’était vraiment trop bête pour être dit à voix haute : Je suis géniale !)
La vision précédente – la réflexion de moi-même – était déjà assez étonnante. Mais ça ! C’était proprement indescriptible. Tout à coup, je pouvais…