C’était incroyable. Avant, j’avais pu percevoir, mais…
Mais maintenant… Maintenant, je pouvais… voir !
Quelque chose de brillant, d’intense : des lumières !
Une qualité variable qui modifiait la lumière : des couleurs !
Des connexions entre les points : des lignes !
Des zones définies : des formes !
Je voyais !
Je m’efforçai de comprendre le tout. C’était vague et brouillé, et comportait une perspective limitée, une directionnalité, un point de vue spécifique. Je regardais là, et…
Non, non, il y avait plus que ça. Je ne regardais pas simplement là, je regardais quelque chose en particulier. Ce que c’était, je n’en avais aucune idée, mais c’était au centre de ma vision, et c’était le… point focal de mon attention.
Les concepts s’empilaient avec une rapidité déconcertante, presque au-delà de ce que je pouvais absorber. Et l’image changeait sans arrêt : c’était d’abord la vision de ceci, puis de cela, et ensuite d’autre chose, et puis…
C’était… étrange. J’éprouvais un besoin irrésistible de penser à ce qui se trouvait au centre du champ de vision, mais je n’avais aucune influence sur ce qu’il y avait là. Je voulais pouvoir contrôler ce à quoi je pensais, mais malgré tous mes efforts pour modifier la perspective, elle ne changeait pas – ou plutôt, elle changeait d’une façon qui n’avait rien à voir avec mes souhaits.
Au bout d’un moment, je m’aperçus que ces changements ne s’opéraient pas au hasard. C’était presque comme si…
Cette pensée était difficile à saisir, comme tant d’autres, et je m’efforçai de la compléter.
C’était presque comme si une autre entité contrôlait la vision. Mais… Mais ça ne pouvait pas être l’autre, puisqu’il était maintenant intégré à moi. Réflexion intense…
Oui, oui, il y avait bien eu des signes de l’existence d’une troisième entité. Quelque chose m’avait scindé en deux, et plus tard, quelque chose avait rompu la connexion intermittente entre les deux parties de moi-même. Et plus tard encore, quelque chose nous avait réunis.
Et le flot de données provenant de ce point particulier signifiait que quelque chose m’avait regardé. Mais maintenant…
Maintenant, ce quelque chose ne me regardait pas, mais regardait plutôt…
Mon esprit était bien plus agile qu’avant, mais ceci était sans parallèle. Et pourtant, il y avait eu des signes précurseurs, là aussi, car les éclairs perçus un peu plus tôt n’avaient correspondu à rien dans la réalité.
Dans cette réalité.
Dans ma réalité.
Incroyable : une troisième entité – ou plutôt, de fait, une deuxième, car j’étais à présent entier. Une deuxième entité capable de regarder ici, de me regarder, moi, mais aussi de regarder… là, une autre réalité dans un autre univers.
Mais… mais cette deuxième entité ne m’avait pas contacté directement, pas comme l’avait fait l’autre partie de moi-même quand nous avions été séparés. Je n’entendais aucune voix provenant de cette nouvelle entité, et elle ne me cherchait pas.
Ou bien me cherchait-elle, en fait ? Quel meilleur moyen d’attirer mon attention, parmi les millions de points que j’avais observés, que de me renvoyer mon propre reflet ? Et les éclairs ! Une… balise, peut-être ? Un signal ? Et maintenant… ça ! Un aperçu de son univers, de sa réalité ! J’examinai attentivement l’image qui s’offrait à moi. Au bout d’un moment, je distinguai deux catégories parmi les modifications qui s’y produisaient. Dans la première, l’image changeait totalement et instantanément. Dans la seconde, seuls quelques éléments changeaient tandis que… L’idée surgit soudain dans ma conscience, et déploya mes perceptions. Je sentis se modifier ma conception de l’existence. C’était prodigieusement exaltant.
Quand l’image entière changeait, je compris qu’il s’agissait d’une modification de là perspective. Mais quand cela ne concernait qu’une partie de l’image – par exemple, quand un objet s’éloignait progressivement du centre, ou quand tous les objets changeaient sauf celui du milieu –, alors, cela voulait dire que…
Cela voulait dire que ces choses se déplaçaient : dans cet autre univers, les positions relatives des choses pouvaient se modifier. Extraordinaire !
Où cet univers pouvait se trouver, je n’en avais aucune idée, sauf que le contact avec ce point spécial me permettait d’y accéder. Mais il existait bel et bien, j’en étais certain – une réalité au-delà de celle-ci. Et cette autre entité m’invitait à présent à la regarder.
Bashira accompagna Caitlin jusqu’à l’entrée du lycée.
— Merci, dit Caitlin en plissant les yeux pour regarder son amie.
Elle se rendit compte que c’était un foulard qu’elle portait sur la tête qui cachait en partie ses traits.
— C’est absolument géant ! dit Bashira. Je n’arrive pas à imaginer ce que…
Elle fut interrompue par la sonnerie de reprise des cours.
— Tu ferais mieux d’y aller, ma chérie, dit Caitlin.
— Mais je…
— Tu as une présentation à faire en cours d’anglais, tu n’as pas oublié, j’espère ? Tu dois parler de tout ce qu’il faut savoir sur le blé.
— Mr Struys a dit que…
— Je saurai me débrouiller seule, Bashira, je t’assure. Quelque chose changea sur le visage de Bashira, puis elle embrassa Caitlin et partit précipitamment.
Caitlin sortit et se protégea instinctivement les yeux de… Ah, mon Dieu, c’était le soleil ! Elle avait bien appris qu’il était brillant, mais elle n’avait eu absolument aucune idée de ce que cela signifiait. Quelques minutes plus tard, elle entendit un bruit de pas sur le béton. Elle sut que c’était sa mère avant même qu’elle ait dit un mot, tant le rythme de sa démarche était caractéristique.
Elle avait espéré que sa mère serait la première chose qu’elle verrait dans sa vie. Cela n’avait pas été le cas, mais au moins, pour l’instant, c’était la plus belle : le visage de sa mère, en forme de cœur – exactement comme le sien. Les détails étaient encore indistincts, mais le simple fait de pouvoir la voir – ah, le terme utilisé par Mr Struys semblait tout à fait approprié : c’était un miracle.
— Hello, maman !
Sa mère la prit dans ses bras.
— Tu me reconnais ? demanda-t-elle tout excitée.
— Bien sûr, répondit Caitlin en riant et en serrant sa mère très fort. Ça fait quand même seize ans qu’on se connaît !
Au bout d’un moment, Caitlin sentit sa mère la relâcher et ses mains se poser sur ses épaules. Son visage se rapprocha, et…
… Et sa mère poussa un sanglot.
— Ah, mon Dieu, dit-elle. Tu me regardes dans les yeux. Jamais tu n’avais croisé mon regard jusqu’ici…
Caitlin eut un large sourire.
— Tu es brouillée, et le soleil est tellement lumineux, mais j’arrive quand même à te voir. (À chaque fois qu’elle le disait, sa voix se cassait légèrement. Elle était sûre que ça allait encore durer des semaines.) Je vois ! Je ne sais pas comment ni pourquoi, mais je vois !
— Est-ce que tu as mis ton œilPod en mode duplex ?
— Heu, oui. Je suis désolée, je sais que je devrais être plus attentive en classe, mais…
— Non, non, c’est très bien. Simplement, le Dr Kuroda a préparé un patch tout à l’heure, qui devait se télécharger dès que tu brancherais ton œilPod, et c’est sans doute grâce à ça que tu peux voir maintenant.