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— Ah, fit Caitlin, j’aurais dû te demander qu’il vienne avec toi.

— Il est à Toronto pour la journée – il est allé voir Mamma Mia ! Apparemment, ABBA est très populaire au Japon. (Un silence.) Ah, ma petite puce voit enfin !

Caitlin sentit des larmes lui monter aux yeux – et se rendit compte que cela ne faisait que brouiller encore plus sa vision !

— Allons-y, dit sa mère avec enthousiasme. Tu as tout un monde à découvrir !

Caitlin était ébahie par toutes les choses inhabituelles qu’elle voyait désormais – des formes étranges, des taches de couleur, des éclairs lumineux – et elle prit donc la main de sa mère pour aller jusqu’à la voiture. Ces lignes qu’elle distinguait à peine, étaient-elles peintes sur le sol du parking ? Elle avait entendu parler de ce genre de marquage. Ou étaient-ce des bordures, peut-être des murets de béton au bout des emplacements ? Ou encore des craquelures dans la chaussée ?

Elle regarda autour d’elle.

— Ce sont des voitures, c’est ça ? Sa mère eut l’air ravie.

— Oui, tout à fait.

— Mais elles sont toutes pareilles !

— Que veux-tu dire ?

— Il n’y a que trois ou quatre couleurs différentes. Des blanches, et des… elle est bien noire, celle là-bas, très foncée ? Et… et celle-là ?

Elle pointa du doigt, un geste qui lui venait naturellement, et elle arrivait à voir très vaguement son doigt quand elle l’alignait sur l’objet qui l’intéressait.

— Rouge, dit sa mère.

— Rouge ! s’exclama Caitlin en souriant. (Elle avait eu de la chance, elle ne s’était pas trompée pour celle-là quand elle avait attribué arbitrairement des noms de couleurs à ce qu’elle voyait dans le webspace.) Et cette autre, là, une sorte de blanc sale ?

— Gris métallisé, dit sa mère. (Caitlin la vit hocher la tête.) Oui, c’est vrai, de nos jours, la plupart des gens choisissent parmi ces quatre couleurs.

— Je croyais qu’on pouvait avoir toutes les couleurs qu’on voulait ?

— Effectivement, mais à condition que ce soit du noir, du blanc, du rouge ou du gris métallisé…

— Quand j’aurai une voiture, déclara Caitlin, je la prendrai d’une couleur que personne d’autre n’a.

Et elle s’arrêta un instant, absolument ébahie par ce qu’elle venait de dire. Quand j’aurai une voiture ! Oui, oui, si sa vision continuait de s’améliorer, si ce brouillard disparaissait, elle pourrait bien avoir un jour une voiture, apprendre à conduire… elle pourrait tout faire !

— Voilà la nôtre, dit sa mère.

— Elle est gris argenté, c’est bien ça ?

— Comme mes cheveux le seront un jour ! répondit-elle gaiement.

Caitlin monta à bord, étonnée de tous les détails intérieurs dont elle n’avait jamais eu conscience auparavant. Sa mère démarra, et Radio One de la CBC se fit entendre comme toujours : «… remet en question la thèse d’une éruption naturelle de dioxyde de carbone dans la province du Shanxi, en déclarant qu’une explosion de la magnitude évoquée aurait dû être détectée par les sismographes dans d’autres régions d’Asie, et peut-être même jusqu’en Amérique du Nord…»

Elle vit sa mère faire un geste de la main, et la radio se tut.

— Dis-moi, Caitlin, est-ce que tu t’es déjà regardée ?

Son cœur se remit à battre la chamade. Elle avait été tellement excitée de voir tant de choses qu’elle n’y avait même pas pensé.

— Non, dit-elle, pas vraiment… seulement mes mains.

— Eh bien, il est temps de le faire, dit sa mère en tendant le bras et en abaissant quelque chose devant elle.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Caitlin.

— C’est un pare-soleil, pour t’éviter d’être éblouie. Tu vas en avoir besoin, désormais. Et là, derrière (elle joignit le geste à la parole), il y a un miroir.

Caitlin en resta bouche bée. Elle avait effectivement la même forme de visage que sa mère. Elle pouvait s’en rendre compte sans même le toucher… rien qu’au coup d’œil !

 Wouah ! fit-elle.

— C’est toi. Tu es très belle.

Elle ne pouvait voir qu’une masse brouillée en forme de cœur et ses cheveux – ses magnifiques cheveux bruns. Mais c’était elle, et à cet instant du moins, elle fut d’accord avec sa mère : elle était très belle.

La voiture sortit du parking, et elles entreprirent le merveilleux voyage coloré et complexe pour rentrer à la maison.

32.

D’autres choses étaient visibles… sur les côtés, dans ma vision périphérique. J’en avais conscience, mais elles n’étaient pas importantes. Et au-delà de ces choses sur les bords, il y avait…

Fascinant ! Il y avait sûrement quelque chose là, mais quelle qu’en fût la nature… elle était en dehors de mon champ de vision !

Bon, très bien. Mon attention était donc… dirigée, et…

Tout cela était énorme à absorber, à comprendre. Jusque-là, mon univers n’avait contenu que des points et des droites qui les reliaient, mais celui que je voyais maintenant comportait des objets complexes : des choses avec des bords, des choses qui se déplaçaient. Je n’avais aucune idée de ce qu’elles pouvaient être, mais je les observais avec fascination, et j’essayais de comprendre.

Cet univers étrange, cet univers caché, était merveilleux, et je ne pouvais m’en lasser.

Sur le chemin de la maison, la mère de Caitlin commentait toutes les choses incroyables qui les entouraient. « Là, à gauche, c’est un pin. Mais tu vois ces arbres, là-bas : leurs feuilles changent de couleur, parce que maintenant, c’est l’automne. » « Tu vois cette boîte aux lettres au coin de la rue ? Elles sont bleu foncé aux États-Unis, mais ici, elles sont rouges. » « Ah, ce type a vraiment besoin de tondre sa pelouse ! » « Tu as vu ça ? Une femme qui pousse un landau. » « Bon, là, c’est un feu rouge – enfin, il est rouge maintenant, et je dois m’arrêter. »

Tandis qu’elles attendaient au feu, le regard de Caitlin fut attiré (une expression qu’elle comprenait enfin) par de petites taches dans le ciel.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle.

— Ce sont des oies sauvages, dit sa mère. Elles migrent vers le sud pour l’hiver.

Caitlin fut ébahie. Si les oies avaient poussé des cris, elle aurait su qu’elles étaient là malgré sa cécité, mais elles étaient absolument silencieuses, et se déplaçaient en formant un… un…

Elle crispa le poing de frustration. Cette formation de vol… elle aurait dû savoir son nom, mais…

— Et voilà, dit sa mère. Le feu est vert, et ça veut dire : allons-y !

Caitlin s’était habituée aux droites et aux points clairement définis qu’elle voyait dans le webspace, mais le monde réel était plus diffus, plus estompé. C’était peut-être parce que l’œilPod, après avoir traité les transmissions incorrectes de sa rétine, ne renvoyait à son implant qu’un flot de données à basse résolution. Il faudrait qu’elle demande au Dr Kuroda d’augmenter la bande passante.

Mais même avec sa vue brouillée, elle fut étonnée de voir sa maison de l’extérieur. On lui avait offert une maison de poupée quand elle était petite, et elle avait cru que toutes les maisons possédaient le même genre de symétrie simple. Mais celle-ci avait une forme compliquée, avec toutes sortes d’angles et d’élévations, et elle était en brique marron – elle avait cru que toutes les briques étaient rouges. Quand elles furent à l’intérieur, Schrödinger descendit l’escalier pour les accueillir. Caitlin fut sidérée : elle connaissait pratiquement chaque centimètre carré de la fourrure de son chat, mais elle n’avait jamais imaginé qu’elle puisse être de trois couleurs différentes ! Elle le prit dans ses bras, et il la regarda. Ses yeux étaient stupéfiants.