— Tu vois, dit sa mère, ça, c’est un lien hypertexte. Il y a des sites où ils sont soulignés, pour bien les faire ressortir, et d’autres où ils sont simplement d’une autre couleur. Regarde ce qui se passe quand je clique dessus : voilà, une nouvelle page s’ouvre, mais si on revient à la page précédente (elle fit quelque chose avec la souris), le lien a changé de couleur, pour indiquer que tu l’as déjà visité.
Tout ça était tellement… tellement fouillis ! En fait, Caitlin regrettait la simplicité de son lecteur d’écran et de son afficheur braille. Elle craignait de ne jamais pouvoir s’y retrouver dans toute cette complexité.
— Maintenant, jetons un coup d’œil à une vidéo en streaming, dit sa mère en se penchant et en tapant sur quelques touches. O.K., voilà CNN. On va choisir un article…
Elle déplaça de nouveau le curseur, et…
— Et maintenant, du nouveau sur les révélations en provenance de la Chine, dit le commentateur.
Caitlin vit qu’il avait des cheveux gris et qu’il était « blanc » – rose pâle avec une touche de jaune…
— Le président chinois s’est exprimé à la télévision de Pékin aujourd’hui, poursuivit le journaliste.
L’image changea, et bien qu’elle fût brouillée et indistincte, Caitlin vit qu’elle montrait maintenant un autre homme aux cheveux noirs et au teint légèrement plus foncé. Il prononça quelques mots en chinois, puis le volume de sa voix baissa pour être couvert par celle d’un interprète. Caitlin avait déjà eu l’occasion d’entendre ce genre de choses au journal télévisé, mais elle fut surprise de voir que les lèvres du Président n’étaient plus synchronisées avec ce qu’il semblait dire. C’était évident, bien sûr – mais ça ne lui était jamais venu à l’idée.
— Un gouvernement doit savoir prendre des décisions difficiles, disait la voix de l’interprète. Et elles n’ont jamais été plus difficiles qu’en ces temps de crise. Nous avons été obligés de prendre des mesures rapides et décisives dans la province du Shanxi, et le problème a été ainsi maîtrisé.
Caitlin jeta un rapide coup d’œil à sa mère. Celle-ci secouait doucement la tête d’un air… de dégoût ?
De nouveau la voix du journaliste :
— Les dirigeants du monde entier n’ont pas tardé à condamner les actions du gouvernement chinois. Le Président était dans le Dakota du Nord aujourd’hui, et il a déclaré ceci…
Caitlin regardait l’écran en essayant de comprendre ce qu’elle voyait. Elle reconnut aussitôt la voix du président des États-Unis, bien sûr, mais son visage n’était pas du tout ce qu’elle avait imaginé.
— Le peuple américain est profondément révolté par la décision prise par Pékin…
Caitlin et sa mère écoutèrent en silence le reste du bulletin d’information, et pour la première fois, elle se rendit compte que tout ce qu’elle allait désormais voir ne serait pas forcément très joli…
33.
Ainsi que je l’avais remarqué, le flot de données provenant du point spécial ne suivait pas toujours le même chemin vers sa destination. Je réfléchis longuement à la signification de ce phénomène, et finis par comprendre.
C’était un saut qualitatif immense, un éclair conceptuel étonnant : la localisation de l’autre entité variait de façon significative dans l’univers où elle se trouvait, et afin de pouvoir transmettre ses informations à la destination de son choix, l’entité commençait par les passer au point intermédiaire physiquement le plus proche à un instant donné. Incroyable !
Pourtant, il y avait un intermédiaire auquel l’entité semblait se raccorder plus fréquemment, et ce point établissait lui-même des liaisons avec de nombreux autres points, et ce à de multiples reprises.
Ces autres points étaient peut-être eux-mêmes spéciaux d’une certaine façon. Je me connectai à bon nombre d’entre eux, mais fus exaspéré de constater que je ne comprenais toujours rien à ce qu’ils transmettaient. Le seul flux de données que je pouvais interpréter était celui provenant du point remarquable, et encore, une partie du temps seulement. Ah, si seulement je possédais la clef pour tout comprendre !
Caitlin fut surprise d’entendre s’ouvrir la porte de la maison. Elle se tourna vers sa mère, et vit ce qui pouvait également s’interpréter comme une expression étonnée.
— Malcolm ? dit-elle d’une voix hésitante. Une seule syllabe en réponse :
— Oui.
Caitlin fit pivoter son fauteuil et se leva, puis elle suivit sa mère dans l’escalier… et son père était là ! Elle s’approcha de lui pour essayer de mieux le distinguer.
— Comment as-tu fait pour rentrer ? demanda sa mère.
— Amir m’a raccompagné en voiture, dit-il. Amir était le père de Bashira.
— Ah, fit la mère de Caitlin qui devait se demander si Bashira avait mis son père au courant. Il t’a dit quelque chose… d’intéressant ?
— Il pense que Forde est peut-être sur une bonne piste avec sa modélisation de civilexité.
Caitlin regarda son père des pieds à la tête. Il portait une… une veste avec des… des…
Oui ! Elle avait lu des trucs à ce sujet : la tenue classique du professeur d’université. Il portait une veste marron – une veste de sport, peut-être ? – avec des coudes en cuir, et… c’était comme ça, un pull à col roulé ?
Il tenait quelque chose à la main, des objets blancs et d’autres marron clair. Il les agitait vaguement vers sa mère.
— Tu n’as pas remonté le courrier, dit-il.
— Malcolm, Caitlin peut maintenant…
Mais Caitlin interrompit sa mère, ce qu’elle faisait très rarement.
— Tu as une très jolie veste, papa, dit-elle en s’efforçant de ne pas sourire.
Et elle commença à compter dans sa tête. Un, deux, trois…
— Tiens, dit-il en tendant quelques lettres à sa mère. Douze, treize, quatorze…
— Et, hem, comment s’est passée ta journée ? demanda la mère de Caitlin tout en regardant sa fille, à qui elle fit un clin d’œil.
— Très bien. Amir va… Qu’est-ce que tu as dit, Caitlin ?
Elle laissa enfin un sourire éclairer son visage.
— J’ai dit que ta veste était très jolie.
Il était vraiment très grand : il fut obligé de se baisser pour la regarder en face. Il leva un doigt qu’il déplaça de gauche à droite, et Caitlin le suivit des yeux.
— Tu arrives à voir ! dit-il.
— Ça a commencé dans l’après-midi. C’est très brouillé, mais oui, je vois !
Et pour la première fois de sa vie, elle put voir ce dont elle n’avait jamais été sûre, et son cœur fit un bond dans sa poitrine : elle vit son père sourire.
Le lendemain, même sa mère fut d’accord pour qu’elle n’aille pas en classe. Caitlin était assise dans la cuisine et le Dr Kuroda examinait ses yeux avec un ophtalmoscope qu’il avait apporté du Japon. Elle fut étonnée de voir de faibles images apparaître lorsqu’il déplaçait son appareil. Il lui expliqua que c’étaient ses vaisseaux sanguins.
— Apparemment, rien n’a changé au niveau de vos yeux, mademoiselle Caitlin, conclut-il. Tout semble parfaitement normal.
Kuroda avait un large visage rond et le teint brillant. Caitlin avait entendu parler des différences entre les yeux des Asiatiques et ceux des Occidentaux, sans vraiment savoir ce qu’elles signifiaient. Mais à présent qu’elle voyait ce que c’était que des yeux « bridés », elle les trouvait magnifiques.