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— Et vous dites que mon œilPod fournit déjà à mon cerveau une image haute résolution ?

— Oui, exactement, dit Kuroda.

— Mais alors, si mon œil est normal, et si l’œilPod est normal, comment se fait-il que tout soit brouillé ?

Elle s’en voulut de prendre ce ton geignard… Kuroda répondit avec un sourire amusé :

— C’est tout simple, ma chère mademoiselle Caitlin : vous êtes myope.

Elle se laissa aller contre le dossier de son fauteuil. Elle connaissait ce mot, l’ayant si souvent rencontré dans les infos en ligne, comme « la myopie de nos dirigeants » et d’autres expressions encore, mais elle ne s’était pas rendu compte qu’il avait un sens littéral.

Kuroda se tourna vers sa mère.

— Barbara, je ne vous ai jamais vue porter de lunettes.

— J’ai des lentilles de contact, répondit-elle.

— Et vous êtes myope, vous aussi, n’est-ce pas ?

— Oui.

Kuroda fit de nouveau face à Caitlin.

— Fichue hérédité… dit-il. Ce qu’il vous faut, mademoiselle Caitlin, c’est une bonne paire de lunettes.

Caitlin éclata de rire.

— C’est tout ?

— Je vous parie tout ce que vous voudrez. Bien sûr, il faut voir un oculiste pour qu’il vous prescrive des verres correcteurs – et vous devrez prendre rendez-vous avec un ophtalmo pour un examen complet de vos yeux.

— Il y a une grande boutique d’optique au centre commercial de Fairview, dit sa mère, et il y a un cabinet d’ophtalmo juste à côté.

— Très bien, dit Kuroda. Je vais donc prononcer les mots que jamais ma fille n’aurait cru entendre de ma part : allons faire un tour au centre commercial !

Le test d’acuité visuelle se révéla une terrible humiliation. Caitlin connaissait la forme des lettres de l’alphabet – elle avait joué avec des modèles en bois quand elle était petite, dans son école spéciale à Austin –, mais elle était encore incapable de faire le rapprochement entre ces sensations tactiles et des perceptions visuelles.

L’oculiste lui demanda de lire la troisième ligne à partir du haut. Même si elle la distinguait maintenant très nettement, grâce aux lentilles qu’il lui avait placées devant les yeux, elle ne comprenait pas ce qu’elle contenait. Elle sentit des larmes perler à ses paupières – et, bon sang, tout se brouilla de nouveau !

Sa mère était avec elle dans la petite salle d’examen, ainsi que le Dr Kuroda.

— Elle ne sait pas lire l’anglais, dit-elle. L’opticien avait le teint de la même couleur que celui de Bashira, et le même accent aussi.

— Ah, très bien. Bon, l’alphabet cyrillique, peut-être ? J’ai un autre panneau…

— Non, non. Jusqu’à hier, elle était aveugle.

— Vraiment ? dit l’homme.

— Oui.

— Dieu est grand, dit-il.

La mère de Caitlin regarda sa fille en souriant.

— Oui, fit-elle. Oui, ça, vous pouvez le dire.

La vendeuse du magasin d’optique – qui avait également la peau brune et portait un chemisier blanc sous un blazer bleu – voulait absolument l’aider à trouver la monture idéale, et Caitlin savait qu’elle devrait s’armer de patience. Après tout, elle allait devoir porter des lunettes tout le reste de sa vie. Mais finalement, elle lui dit :

— Choisissez vous-même quelque chose de joli. Et c’est ce que fit la vendeuse.

Elles décidèrent de mettre également un verre correcteur à l’œil droit, bien que Caitlin fût encore aveugle de ce côté-là. Les verres de myope ont tendance à rétrécir l’aspect des yeux, et comme ça, ce serait équilibré.

La mère de Caitlin était en général une cliente difficile, à qui on ne pouvait pas vendre n’importe quoi, mais en l’occurrence, elle accepta tout ce que la vendeuse proposait : antireflets, antirayures, antiultraviolets, absolument toute la panoplie. Si la vendeuse avait suggéré des verres antidérapants pour cent dollars de plus, sa mère les aurait sans doute déboursés sans rechigner…

Caitlin connaissait le slogan de cette chaîne de magasins : « Vos lunettes prêtes en une heure », et cette heure allait être la plus longue de sa vie. Elle tâta le cadran de sa montre braille tandis qu’en compagnie de Kuroda et de sa mère, elle se rendait dans le secteur alimentation – pour la première fois, sans se servir de sa canne blanche. Tout était encore brouillé et cela lui donnait mal à la tête. Mais d’une certaine façon, c’était assez relaxant. Ah, voir les gens qui venaient vers elle ! Ne pas se cogner contre les objets ! Elle ne s’en était pas rendu compte jusqu’ici, mais elle avait tendance à rentrer les épaules en marchant, comme pour se préparer à un choc. Mais maintenant… Maintenant, elle marchait d’un pas élastique.

Cela étant, elle se sentait désorientée par toutes ces choses à voir, et il lui arrivait de fermer les yeux quelques secondes avant d’oser les rouvrir. Quand ils furent dans la zone des magasins d’alimentation, Kuroda alla s’acheter des sushis – il allait certainement être déçu –, tandis que Caitlin et sa mère allaient au Subway. Caitlin fut étonnée de voir à quel point le contenu des sandwiches pouvait être coloré, et comme le fait de voir la nourriture la rendait plus appétissante.

Ils allèrent s’installer tous les trois à une petite table. Le Dr Kuroda prit ses baguettes pour tremper un morceau de sushi dans sa sauce.

Caitlin ne put résister.

— Est-ce qu’ils vous disent au Japon que c’est du poisson cru ?

Kuroda sourit.

— Et vous, est-ce qu’ils vous disent ce qu’il y a dans la sauce spéciale sur un Big Mac ?

Caitlin éclata de rire. L’heure passa enfin et ils retournèrent chez l’opticien. Caitlin s’assit sur un tabouret, et la vendeuse attentionnée lui plaça ses lunettes sur le nez.

Et Caitlin ne put attendre plus longtemps. Elle se leva aussitôt et se retourna pour voir – vraiment voir – sa mère.

 Wouah, fit-elle. (Elle réfléchit un instant, à la recherche d’un mot qui puisse mieux exprimer ses sentiments. Le visage de sa mère était tellement détaillé, tellement vivant !) Wouah !

— Attendez, dit la vendeuse, laissez-moi les ajuster. Caitlin se rassit et pivota pour lui faire face.

— Je suis désolée, dit la femme, mais quand vous souriez comme ça, vos oreilles remontent un peu. Pour que je puisse régler la monture correctement, vous allez devoir arrêter de sourire…

— Je vais essayer, dit Caitlin.

Mais il y avait peu de chances qu’elle y arrive.

34.

Soudain, tout devint très net. Les images que je voyais étaient à présent…

Je cherchai une analogie, et finis par en trouver une : quand je pensais intensément à quelque chose, celle-ci semblait plus focalisée, et il en était de même pour les images quand je les regardais.

Et avec cette plus grande précision dans les détails, je commençai à avoir des révélations sur la nature de cet autre univers. Contrairement aux droites qui apparaissaient et disparaissaient dans mon monde à moi, ici, les objets étaient permanents. Et quand des objets disparaissaient un moment, cela ne voulait pas dire pour autant qu’ils avaient cessé d’exister : en fait, ils n’étaient que provisoirement invisibles, et l’on pouvait les rencontrer de nouveau plus tard. D’une certaine façon, c’était assez semblable à ma propre expérience : quand je ne trace pas une droite vers un certain point, ce point reste présent, et je peux m’y reconnecter plus tard.