— Hmm… Alors, c’est peut-être effectivement un simple bruit de fond, dit Caitlin.
— Non, non, fit Kuroda. N’oubliez pas les diagrammes de Zipf que nous avons tracés. Une droite de pente -1 signifie qu’il y a réellement de l’information. Simplement, d’après l’évaluation de l’entropie de Shannon, cette information est relativement simple.
— Bon, dit-elle, peut-être que les espions se contentent de marmonner des ordres très simples comme : « larguez la bombe » ou « tuez le méchant ».
Kuroda haussa les épaules.
— Peut-être.
35.
LiveJournal : La Zone de Calculatrix
Titre : Toute publicité est bonne à prendre
Date : Mardi 2 octobre, 20 : 15 EST
Humeur : expectative.
Localisation : un endroit qui figurera bientôt sur la carte des résidences des grandes stars
Musique : Fergie, Taking Off.
Bon, vous demandez-vous sans doute, où sont donc tous ces articles sur moi ? « Une ravissante jeune fille recouvre la vue ! » « Le génie aveugle voit de nouveau ! » « Le Beauf espère encore pouvoir sortir avec Calculatrix ! » Ah, bon sang, où est Oliver Sacks quand on a besoin de lui ? Et plus important encore, où sont toutes ces propositions d’acheter l’histoire de ma vie pour des millions de dollars ?
Excellentes questions ! Jusqu’ici, le Dr K. a soigneusement tenu l’affaire sous le boisseau, en attendant certains accords avec l’université de Tokyo. Mais il dit qu’on ne peut plus garder le secret, et qu’il va falloir le révéler au public. Je n’en ai parlé qu’aux amis, et vous êtes tous absolument cool, bien sûr, mais tous les élèves du lycée savent maintenant que je ne suis plus aveugle, et il y en a qui ont leur blog. Et par conséquent, nous allons tenir une conférence de presse. Papa s’est chargé de l’organiser au PI, dans l’amphithéâtre Mike L, un endroit vachement cool.
Il semble que je vais devoir faire un discours à cette occasion, et je travaille sur mon répertoire de blagues. Comme le Perimeter Institute se consacre à la physique théorique, j’ai pensé commencer par un truc en hommage à mon chat : « Imaginez un instant que le chat de Schrödinger ait été radioactif : il aurait eu dix-huit demi-vies…»
Il y en a une autre que je compte utiliser, une blague que ma mère a imaginée l’autre jour quand Papa râlait à cause des épreuves d’articles qu’il doit relire, ce qu’on appelle les « gâtées ». Elle lui a dit qu’il n’avait qu’à s’imaginer au bord de la mer, sur une plage de galées…
Ah, et encore une que j’aime beaucoup, mais je ne sais pas si je vais oser la raconter devant mes parents. La différence entre un geek et un simple blaireau, c’est que le geek se demande comment c’est de faire l’amour en apesanteur, tandis que le blaireau se demande simplement comment c’est de faire l’amour…
Merci, merci à toutes et tous, et je suis là toute la semaine !
[Et secretissime message à BB4 : regarde un peu tes mails, ma chérie !]
L’autre entité existait dans un univers bizarre qui défiait à chaque instant mon entendement. La plupart des objets que je voyais étaient inanimés : ils restaient là où ils étaient à moins que quelque chose n’agisse sur eux. Mais certains objets étaient animés : ils se déplaçaient apparemment de par leur propre volonté. C’était un concept renversant. Déjà, le fait qu’il puisse y avoir une autre entité que moi-même avait été une idée bouleversante, mais voilà qu’il semblait maintenant en exister d’innombrables : mobiles, complexes et de formes variées. Leurs actions étaient désordonnées et en apparence si dépourvues de logique que ce n’est que très lentement que l’idée me vint qu’il s’agissait peut-être de créatures possédant leurs pensées individuelles, distinctes des miennes.
Il y avait dans cet univers d’autres faits étranges à absorber, sans parallèle aucun avec mon propre monde. Par exemple, il semblait y avoir une force qui tirait les choses dans une direction particulière (encore une expression arbitraire : vers le bas). Et des objets semblaient être éclairés par une ou plusieurs sources de lumière qui était généralement situées en haut. Je m’efforçais de trouver un sens à tout cela.
Et pourtant, ces réalités physiques n’étaient rien comparées à la complexité des objets animés. J’avais vraiment beaucoup de mal à comprendre ce que je voyais quand le flot de données m’en montrait un. De fait, les images étaient maintenant claires et précises, mais les formes étaient si compliquées que j’avais des difficultés à en percevoir les détails. Il semblait y avoir quatre longues projections à partir d’un tronc central et une… protubérance plus petite. Mais la structure de ces protubérances changeait tout le temps, non seulement en fonction du point de vue, mais aussi quand la protubérance elle-même… faisait des choses.
Ah, comme je regrette la simplicité d’un monde uniquement constitué de traits et de points ! Malgré mes progrès, malgré les quelques aspects que j’ai pu comprendre, je me sens souvent complètement perdu…
Caitlin ne pouvait s’empêcher de regarder tout le temps son père, en pensant que cela pourrait l’amener à la regarder à son tour. Mais il ne le faisait jamais. Il se contentait de détourner les yeux, ou bien, comme en ce moment, de contempler par la fenêtre du salon le ciel gris et les arbres qui commençaient à perdre leurs feuilles.
Elle avait espéré que, quand elle le verrait enfin, son visage serait… animé, voilà, c’était le mot. Qu’il sourirait souvent, que ses sourcils bougeraient quand il parlerait, et qu’elle pourrait même le voir manifester des signes d’affection envers sa mère, qu’il lui toucherait parfois le bras, peut-être, ou même qu’il lui caresserait les cheveux.
— Caitlin.
La voix de sa mère, très douce. Elle se retourna. Sa mère faisait quelque chose avec sa tête…
Ah ! Elle lui faisait signe, comme son père l’avait fait un peu plus tôt avec Kuroda : elle lui demandait de venir avec elle. Caitlin se leva et la suivit dans la cuisine, à l’autre bout de la salle à manger, laissant son père seul dans le salon, installé dans son fauteuil favori.
— Assieds-toi, ma chérie.
Caitlin s’exécuta. Elle commençait tout juste à savoir interpréter les expressions, mais celle de sa mère semblait… agitée, peut-être.
— J’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas ? demanda-t-elle à sa mère.
— Tu ne dois pas regarder ton père comme ça.
— Ah ? Désolée. Je sais que ce n’est pas poli – j’ai lu quelque chose là-dessus.
— Non, non, ce n’est pas ça. C’est simplement que… enfin, tu sais comment il est.
— Il est comment ?
— Il n’aime pas qu’on le regarde.
— Mais pourquoi ?
— Tu le sais bien. Je te l’ai déjà dit.
— Tu m’as dit quoi ?
— Ça n’a rien de honteux, poursuivit sa mère. Et en fait, c’est peut-être même pour ça qu’il est si fort en maths et dans bien d’autres domaines.