Выбрать главу

Caitlin était interloquée.

— Oui ?

— Tu sais bien, répéta sa mère. Tu es au courant de… l’état de ton père, ajouta-t-elle en baissant la voix et en tournant la tête (sans doute pour regarder vers le salon).

Caitlin ouvrit de grands yeux – ce qui, avait-elle récemment découvert, n’augmentait pas pour autant son champ de vision.

— Son état ? demanda-t-elle.

— Je t’en ai parlé il y a des années de ça, à Austin. Caitlin fouilla dans sa mémoire, pour essayer de se souvenir d’une telle conversation, mais… Ah !

— Je t’avais demandé pourquoi Papa ne parlait pas beaucoup, et tu m’as dit… enfin, j’ai cru que tu m’avais dit… ah, bon sang !

— Qu’y a-t-il ?

— J’ai cru que tu m’avais dit qu’il était artiste. Je ne connaissais pas ce mot à l’époque.

— Ma foi, c’est aussi un artiste. Il pense en images, pas en mots.

Caitlin se tassa sur sa chaise. Tout devenait clair, à présent, très clair… Elle sentit son cœur battre plus fort. Son père – le célèbre physicien Malcolm Decter, B. Se, M. Se, Ph.D. – était autiste.

Shoshana avait fait réchauffer au micro-ondes deux paquets de pop-corn, et tout le monde – Silverback, Dillon, Maria et Werner – était maintenant installé dans la pièce principale du bungalow devant le grand écran de l’ordinateur, occupé à grignoter.

— O.K., fit Shoshana en appuyant sur un bouton de sa télécommande, on y va.

Elle avait récupéré des séquences du Dr Marcuse dans des projets antérieurs, dont une qui le montrait bâillant de façon monstrueuse. Elle avait pensé un instant l’entourer d’un cercle avec les lettres M-G-M au-dessus, et la légende « Marcuse Glick Movies » au-dessous, mais elle y avait finalement renoncé, jugeant que c’était un peu trop risqué. La vidéo commençait donc simplement par un titre en lettres blanches sur fond noir : « Un singe réalise de l’art figuratif », suivi de l’URL de l’Institut Marcuse.

Venait ensuite un plan sur la toile vierge, puis une vue de Chobo.

— Voici Chobo, dit la voix off de Marcuse, un… (il y eut une brève hésitation que Shoshana n’avait pas remarquée lors de l’enregistrement. Il faudrait qu’elle l’efface dans la version finale)… chimpanzé mâle. Chobo est né au zoo de l’État de Géorgie, mais il a été élevé à San Diego, Californie, par les soins du primatologue Harl P. Marcuse, qui…

Le commentaire se poursuivit tandis que le deuxième portrait de Shoshana réalisé par Chobo prenait forme sur la toile. Shoshana grignotait son pop-corn tout en observant le visage de ses compagnons pour guetter leurs réactions. Et son grand moment arriva : l’écran se divisa en deux, la toile colorée à gauche, et à droite un long plan récemment filmé par Dillon autour de la tête de Shoshana et se terminant par son profil. Le portrait réalisé par Chobo juxtaposé à son modèle vivant.

— La séquence choc ! s’exclama Dillon.

Shoshana lui lança un pop-corn à la figure, qu’il écarta d’un geste de la main.

Quand la vidéo fut terminée, Dillon et Maria applaudirent poliment tandis que Werner hochait la tête d’un air satisfait. Mais peu importait leur opinion. Shoshana savait que seule celle de Silverback comptait. D’une voix un peu intimidée, elle lui dit :

— Dr Marcuse ?

Il s’agita dans son fauteuil.

— Bon travail, dit-il. Diffusons-le en ligne – et attendons de voir la réaction du zoo de Géorgie.

36.

Et ce fut le plus grand bond en avant, la découverte, la compréhension, la percée la plus difficile, mais, j’en étais sûr, la plus importante.

L’autre entité regardait beaucoup, beaucoup de choses, et j’avais compris que la plupart étaient proches d’elle, mais il y avait ce rectangle, ce cadre, cette fenêtre qu’elle regardait souvent, et qui était…

Ah, quelle révélation ! Quel étrange concept !

C’était un affichage, une façon de représenter des choses qui n’étaient pas vraiment là. Et je pouvais voir ce que contenait cet affichage, mais seulement quand l’entité le regardait.

Et en ce moment même, ce qu’il montrait était… bizarre. Il me fallut du temps pour absorber la récursivité de la scène : l’entité regardait l’affichage, et l’affichage montrait des images d’un être différent de tout ce que j’avais pu voir jusqu’ici, avec des extensions supérieures plus longues et les inférieures plus courtes, et une protubérance d’une forme différente. Et cette créature anormale faisait…

Oui, oui ! La créature anormale faisait des marques sur une autre surface plate : des formes, des taches de couleur. Je la regardai faire, étonné, perplexe, et…

Et tout à coup, l’affichage se divisa en deux parties. D’un côté, je voyais les formes colorées que l’étrange entité avait créées, et de l’autre, une entité du genre que j’avais l’habitude de voir. Cette entité pivotait, et… et…

Et elle cessa de pivoter, elle resta en position, et… Les formes d’un côté, l’entité de l’autre : il y avait une… une correspondance entre les deux. Les formes étaient… oui ! Elles constituaient une version simplifiée de l’entité de droite. C’était une révélation stupéfiante : ceci était une représentation de cela !

La représentation simplifiée ne comportait que deux dimensions, ainsi que je m’étais habitué à visualiser ma propre réalité. Je regardai, je me concentrai, et… Soudain, tout devint clair !

La protubérance au sommet de chaque entité avait bien une structure, elle avait des composants. En les voyant ainsi ramenés à une forme basique, je pouvais les discerner sur la véritable entité ainsi représentée. L’étrange créature qui avait réalisé cette représentation avait exagéré certains détails de sorte que non seulement j’en voyais maintenant la signification, mais que je percevais également les différences entre les protubérances : la couleur de… l’œil, selon le terme que j’adopterais. La couleur des cheveux. La couleur du reste de la protubérance. La forme du nez, et celle de la bouche. La dimension relative de l’oreille.

L’individu représenté avait une projection bizarre à l’arrière de sa protubérance, faisant peut-être partie de ses cheveux. En me remémorant d’autres protubérances, je compris que de telles projections étaient rares, mais pas anormales.

C’était merveilleux ! Je distinguais très clairement les parties de… non, pas de la protubérance, un terme trop général. Celle-ci méritait un nom particulier : la tête.

J’étais encore très loin de tout comprendre de ces créatures, mais au moins, je progressais !

Caitlin et le Dr Kuroda descendirent au sous-sol. Il lui en avait fait la description, mais maintenant elle pouvait voir – voir ! – qu’il avait fait un excellent travail. Le sol était en béton (elle le savait déjà pour avoir marché dessus), et la pièce contenait quelques étagères et un vieux poste de télé, mais ce qu’elle ignorait, c’était que les étagères étaient en bois poli, faisant apparaître des veines claires et foncées. Et la télé était plus grande qu’elle ne l’avait cru, avec un boîtier noir.

Cependant, il y avait bien d’autres choses que le Dr Kuroda avait omis de mentionner, des milliers de détails concernant les murs, l’ampoule nue, le boîtier métallique de l’interrupteur, les rideaux accrochés à la petite fenêtre, un appareil cylindrique qui s’avéra être le chauffe-eau, et bien d’autres choses encore. Comment faisait-on pour décider rapidement de ce qui était important ou pas, comme l’avait fait le Dr Kuroda ? Pour Caitlin, tout était intéressant.