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Les fauteuils à roulettes étaient recouverts de cuir rouge – encore un détail que Kuroda n’avait pas indiqué. Ils s’assirent tous les deux. Kuroda portait une chemise bariolée à motifs abstraits.

— Vous vous entendez bien avec mon père, lui dit-elle une fois qu’ils furent installés.

La veille, au dîner, les deux hommes étaient même allés jusqu’à échanger des plaisanteries. Kuroda semblait comprendre instinctivement quand son père essayait d’être drôle, et il avait ri d’une façon qui l’avait encouragé à continuer.

Kuroda sourit.

— Oui, bien sûr. Quand on travaille dans le domaine scientifique, on est obligé d’apprendre à s’entendre avec les gens comme lui. (Son expression changea brusquement.) Oh, excusez-moi, mademoiselle Caitlin, je, hem…

— Non, ce n’est rien. Je sais qu’il est autiste.

— À mon avis, il s’agit probablement du syndrome d’Asperger, dit Kuroda en faisant légèrement pivoter son fauteuil. Et voyez-vous, c’est très fréquent chez les scientifiques, surtout chez les physiciens, les chimistes et… (Il s’interrompit un instant, comme s’il hésitait à poursuivre.) En fait, si je peux me permettre…

— Oui ?

— Non, je suis désolé, je ne devrais pas…

— Mais si, allez-y, je vous assure.

Elle vit qu’il hésitait encore.

— J’allais simplement dire – et vous voudrez bien me pardonner – que vous avez de la chance de ne pas être autiste vous-même. C’est un problème particulièrement fréquent chez les gens aussi doués que vous pour les mathématiques.

Caitlin haussa légèrement les épaules.

— Eh bien, voilà, j’ai eu de la chance, dit-elle. Kuroda fronça les sourcils.

— Oui, d’une certaine façon, mais… Encore une fois, je suis désolé, je ne devrais vraiment pas…

— Allez-y, n’ayez pas peur de me vexer. Kuroda sourit.

— Ah, mais si, justement, je tiens à ne pas vous vexer ! Parce que, comme vous, je ne suis pas autiste.

Comme il avait l’air de trouver ça drôle, Caitlin sourit poliment. Mais Kuroda ne fut pas dupe.

— Vous savez, dit-il, j’ai souvent l’occasion de participer à des conférences au Japon dans lesquelles des visiteurs occidentaux ont recours à un interprète. Je me souviens d’une fois où l’orateur a fait une plaisanterie que j’ai comprise – c’était un jeu de mots en anglais –, mais je savais qu’elle n’était pas traduisible. Et pourtant, toute la salle a éclaté de rire. Vous savez pourquoi ?

— Non, pourquoi ?

— Parce que l’interprète a dit en japonais, sans que l’orateur le sache : « L’honorable professeur vient de faire une plaisanterie en anglais. Il serait poli de rire. »

Cette fois-ci, Caitlin rit sincèrement.

— Mais vous étiez en train de dire… ? Kuroda respira profondément avant de se lancer.

— Eh bien, il est possible que vous ayez les mêmes prédispositions autistiques que votre père, mais votre cécité vous a permis d’échapper aux conséquences.

— Hein ?

— Une grande partie du problème de socialisation dans l’autisme tient au regard. De nombreux autistes ont du mal à croiser le regard des autres. Mais ce problème ne se pose évidemment pas pour un aveugle.

Caitlin se souvint des sanglots de joie de sa mère quand elle l’avait pour la première fois regardée dans les yeux. Avec un mari qui la regardait rarement directement, et une fille qui ne le pouvait pas du tout, elle avait dû vivre une sorte d’enfer.

— Avez-vous lu Chants de la nation gorille ? demanda Kuroda.

— Non. C’est de la science-fiction ?

— Non, non. C’est un livre écrit par une autiste qui a fini par apprendre à vivre avec les humains après s’être occupée de gorilles dans un zoo de Seattle. Vous comprenez, les gorilles ne la regardaient jamais, et ils ne se regardaient pas non plus. La façon dont ils interagissaient lui semblait très naturelle.

— Ma mère m’a toujours dit de tourner la tête vers la personne qui me parle.

Kuroda haussa les sourcils de surprise.

— Vous ne le faisiez pas naturellement ?

— Hé, docteur Kuroda, souvenez-vous ! J’étais aveugle…

— Oui, bien sûr, mais beaucoup d’aveugles le font instinctivement. C’est fort intéressant… (Un silence.) Vous souvenez-vous du moment de votre naissance ?

— Quoi ?

— Temple Grandin, ça vous dit quelque chose ?

— Non. Il se trouve où ? Kuroda sourit.

— Non, ce n’est pas un bâtiment, c’est une personne – « Temple », c’est son prénom. C’est une autiste qui affirme se souvenir de sa naissance. Elle dit que c’est également le cas pour beaucoup de gens souffrant d’autisme.

— Mais comment est-ce possible ?

— Vous voulez mon avis ? De nombreux autistes, comme le Dr Grandin, disent qu’ils pensent en images et non en mots. Bien sûr, nous pensons tous en images au départ. Ce n’est qu’à partir de l’âge de deux ou trois ans que nous commençons à maîtriser suffisamment le langage pour faire autrement – et la plupart des gens ne se souviennent des événements de leur vie qu’à partir de ce moment-là. Des spécialistes vous diront que c’est parce que nous n’enregistrons aucun souvenir avant ça. Mais pour ma part, je crois plutôt que, quand nous commençons à penser linguistiquement, cette méthode se substitue totalement à la pensée en images, et nous empêche donc de récupérer les souvenirs enregistrés selon l’ancienne méthode. Encore un problème du domaine de la théorie de l’information. Mais comme bon nombre d’autistes ne se mettent jamais à la pensée linguistique, ils disposent d’une séquence ininterrompue de souvenirs qui remontent à la naissance – et peut-être même avant.

— Ce serait géant, dit Caitlin. Mais non, je ne me souviens pas du tout de ma naissance. (Puis elle sourit.) Mais ma mère, si. Je veux dire qu’elle se souvient de la mienne. Le jour de mon anniversaire, elle me dit toujours : « Je me souviens exactement où j’étais il y a x années…» (Elle réfléchit un instant.) Je me demande si les singes, eux, se souviennent de leur naissance…

Le visage de Kuroda se modifia.

— C’est une idée intéressante. Ma foi, c’est fort possible, puisque manifestement, ils pensent en images, eux aussi.

— Avez-vous vu Chobo ?

— Chobo ? C’est un de ces groupes que vous aimez tant ?

— Non, non ! Chobo, c’est ce singe qui peint des gens. Tout le monde en parle sur le Web.

— Ma foi, non. Que voulez-vous dire, qui « peint des gens » ?

— Il a peint le portrait d’une femme, de profil. En fait, je crois qu’il l’a fait deux fois. Tenez, je vais vous montrer la vidéo…

— Plus tard, peut-être. Mais vous savez, je suis étonné que vous n’ayez pas lu Temple Grandin. La plupart des gens qui ont un autiste dans leur famille trouvent ses livres très… (Il eut soudain l’air profondément embarrassé.) Ah, excusez-moi. Ils ne sont peut-être pas disponibles pour les aveugles.

— Oh, probablement que si. En braille, en ebooks ou en cassette, mais… (Elle réfléchit à ce qu’elle allait dire, parce qu’elle ne voulait vraiment pas que Kuroda pense qu’elle était une fille indifférente.) Heu, je viens juste d’apprendre que mon père est autiste.