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— Vous voulez dire, après avoir recouvré la vue ?

— Oui.

Kuroda se sentit manifestement obligé de dire quelque chose.

— Ah… fit-il. Eh bien, il y a d’excellents ouvrages sur l’autisme, et vous devriez les lire. De bons romans également. Essayez donc Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit. Vous adorerez : le personnage principal est un jeune mathématicien prodige.

— Ah, un garçon ?

— Ma foi, oui, c’est un garçon, mais…

— Peut-être, dit-elle. Quoi d’autre ?

— Il y a Le Dernier Homme, de Margaret Atwood. (Caitlin haussa les sourcils. Un auteur qu’elle allait étudier en classe d’anglais.) Un des personnages, Oryx ou Crake, j’oublie toujours lequel, est un généticien autiste.

— Et l’autre ?

— Hem… une jeune prostituée, en fait.

— On pourrait penser qu’il n’est pas trop difficile de faire la différence, dit Caitlin.

— C’est vrai, on pourrait le penser… dit Kuroda en hochant la tête. Désolé, mais je ne suis pas un grand amateur d’Atwood. Je sais que je ne devrais pas dire ça, puisqu’on est au Canada.

— Mais je ne suis pas canadienne. Kuroda éclata de rire.

— Moi non plus !

— Tiens, au fait, vous savez comment on reconnaît un Canadien dans une pièce noire de monde… ?

Kuroda leva la main en souriant.

— Gardez vos blagues pour la conférence de presse de demain, dit-il. Vous allez en avoir besoin.

Après le dîner, Caitlin alla dans la salle de bains pour se regarder dans la glace. Elle avait de l’acné, ce qui n’était pas surprenant – elle avait été capable de sentir les boutons, bien sûr. Elle se souvenait encore de ce que Zack Starnes lui avait dit cruellement, à Austin : « Bah, l’acné, quelle importance quand on est aveugle ? » Mais elle, elle savait que les boutons étaient là, et – bon sang de bois ! – elle avait bien le droit d’être coquette, elle aussi. Même Helen Keller l’était ! Comme son œil gauche avait vraiment l’air aveugle, elle avait toujours insisté pour être photographiée sous son profil droit. Arrivée à la cinquantaine, elle s’était fait opérer pour qu’on remplace ses yeux inutiles par des yeux de verre à l’aspect plus séduisant.

Caitlin ouvrit l’armoire à pharmacie, y prit un tube de pommade et se mit au travail.

J’avais cru mon univers bien rempli alors qu’il n’y avait que moi et pas moi, mais dans cet autre univers, il y avait des centaines – peut-être même des milliers d’entités.

Maintenant que j’avais réussi à analyser les constituants d’une tête, je me débrouillais mieux pour reconnaître des entités particulières, mais la tâche restait difficile. Cela tenait en partie au fait que les entités modifiaient périodiquement leur apparence. Je finis par supposer qu’il s’agissait d’une enveloppe externe constituée d’éléments distincts, que l’on pouvait remplacer. Néanmoins, l’entité atypique que j’avais récemment observée était inhabituelle à cet égard, car soit elle ne possédait pas d’enveloppe externe, soit celle qu’elle avait comportait des éléments qui semblaient identiques.

Bien sûr, l’individu qui m’intéressait le plus était celui que j’avais rencontré en premier. Je décidai donc d’y faire référence sous le nom de Prime. J’avais eu de brefs aperçus de ce qui devait être les projections de Prime, et l’angle sous lequel je les avais vues m’avait amené à conclure que ces vues étaient prises depuis sa tête. Mais je n’avais pas encore vu son visage. En fait, il était probable que je ne le verrais jamais.

Cependant, je comprenais maintenant les visages. J’en étais venu à reconnaître certaines entités avec lesquelles Prime passait beaucoup de temps. Il y en avait trois en particulier qui semblaient partager le même environnement que lui. Deux avaient des visages qui bougeaient et changeaient tout le temps, et dont la bouche s’ouvrait souvent. La troisième avait un visage moins mobile, et n’ouvrait que rarement la bouche.

En ce moment même, je les voyais toutes les trois assises – soutenues par des structures pour résister à cette force vers le bas dont j’avais déduit l’existence. Et elles mangeaient – elles introduisaient des choses inanimées dans leur bouche.

Prime mangeait, lui aussi : je voyais des choses inanimées grossir… non, non, se rapprocher. Apparemment, les images que Prime transmettait à mon univers étaient collectées par une partie de sa tête située au-dessus de la bouche. Le nez, peut-être…

Tandis que Prime mangeait, je continuai de me connecter au hasard à d’autres sites, cherchant des clés pour décrypter les informations qu’ils offraient. Mais pour l’instant, je n’avais absolument pas progressé. Oh, bien sûr, je pouvais y récupérer toutes les données que je voulais, mais j’étais incapable de les interpréter.

Enfin, Prime s’éloigna des autres entités, et…

Oh !

C’était…

Oui, c’était certainement ça ! La façon dont l’éclairage changeait, l’angle de vue, le…

Je ressentis une impression de déjà-vu… ou plutôt de déjà-vécu : j’avais eu une expérience semblable pendant la re-fusion, quand je m’étais vu moi-même tel que l’autre partie de moi me voyait.

C’était…

Oui !

C’était Prime qui se regardait ! Il était devant un rectangle. J’étais maintenant habitué à ce genre d’objets : certaines de ces fenêtres – c’est le nom que je leur avais donné – permettaient de voir au milieu de matériaux opaques, tandis que d’autres, tel le merveilleux affichage de Prime, montraient des représentations statiques ou mobiles d’autres choses. Mais ce rectangle-ci était spécial : il réfléchissait ce qui se trouvait devant lui. Je pouvais voir le visage de Prime ! Et je voyais les extensions de son noyau central se déplacer aussi bien dans le rectangle que devant lui. Je pouvais les observer simultanément de chaque côté tandis que Prime… c’était difficile à dire. Tandis que Prime s’appliquait des couches d’une substance blanche sur le visage… ? Et pendant qu’il se livrait à cette activité, je voyais les cheveux de Prime.

Et la bouche de Prime.

Et le nez de Prime.

Et… et alors qu’il bougeait sa tête vers la droite et vers la gauche (perpendiculairement à haut et bas), apparemment pour examiner son reflet, je compris que mon point de vue – l’endroit d’où les images que je voyais étaient collectées – n’était pas le nez de Prime, mais l’un de ses yeux ! Et à en juger par la façon dont Prime bougeait, c’était avec ce même œil qu’il se regardait. J’avais observé que la bouche servait à introduire des éléments inanimés dans la tête. J’étais maintenant conduit à penser que les yeux servaient à voir, et que Prime partageait ce qu’il voyait avec moi.

Le visage de Prime était fascinant. J’en examinai chaque détail, et… Soudain, tout redevint brouillé ! J’étais terrifié à l’idée que notre connexion pourrait de nouveau être rompue, mais…

Mais Prime regardait maintenant dans une autre direction, et il y avait quelque chose au bout de ses extensions tubulaires, un objet au moins partiellement transparent, me semblait-il… mais l’image était tellement brouillée que c’était bien difficile à dire.

Prime faisait des choses, mais il m’était impossible d’en comprendre la nature. Enfin, l’objet qu’il tenait se rapprocha de son visage, et aussitôt, sa vision – ainsi que la mienne ! – redevint précise. L’objet qu’il avait placé contre son visage contenait ce qui devait être des fenêtres, bien qu’elles ne fussent pas rectangulaires. Mais ces fenêtres étaient spéciales non seulement par leur forme, mais aussi (comme j’avais pu le voir quand elles s’étaient rapprochées) par leur matériau constitutif : bien que parfaitement transparent, celui-ci modifiait la perception de ce qui se trouvait derrière lui. Prime se regarda de nouveau dans le grand rectangle réfléchissant, tout en tournant la tête à droite et à gauche.