Et tandis qu’il examinait son visage, une idée me vint…
Oui, oui ! Si j’y parvenais, tout changerait ! Je portai mon attention sur le flot de données provenant de Prime et qui s’accumulait en moi…
37.
LiveJournal : La Zone de Calculatrix
Titre : Soupe alphabet
Date : Mercredi 3 octobre, 9 : 20 EST
Humeur : écœurée
Localisation : Retour à la maternelle
Musique : Générique de 1, Rue Sésame
Ah, nom d’un chien, qu’est-ce que c’est pénible !
Me voici à seize ans, instruite et prodigieusement douée, bon sang de bois… et je ne sais même pas lire !
C’est quand même absurde de devoir me servir encore d’un programme de lecture d’écran alors que mon œil sait distinguer les caractères alphabétiques… mais je suis incapable de les identifier. Ça ne devrait pourtant pas être si difficile que ça ! Ce n’est pas comme si j’essayais de maîtriser une autre langue. Bon, d’accord, je reconnais que j’ai un peu de mal en français. Mais la plupart des élèves, sauf Pâquerette (que Dieu la bénisse, elle a du cœur, même si elle n’a pas de cervelle), savent déjà « parlez-vous français » depuis la maternelle.
Et de toute façon, ça ne devrait pas être aussi dur que le français. Ça devrait plutôt être comme quand un voyant apprend l’alphabet morse, ou même le braille : juste une façon différente de représenter des lettres dont on a déjà l’habitude.
Mais toutes ces façons de tracer un caractère… ! Des polices différentes, des tailles différentes pour chaque police, et certaines avec plein de petites fioritures… Bien sûr, quand j’étais petite, j’ai appris les formes de base en manipulant des blocs en bois, mais je n’ai vraiment appris que les majuscules, surtout pour pouvoir comprendre des expressions comme « T-shirt » et « droit comme un I ».
Mais même si j’arrive à bien maîtriser les lettres, je sais que la plupart des gens ne lisent pas une lettre à la fois, mais plutôt un mot entier, et qu’ils ont appris à distinguer les formes particulières de milliers de mots, indépendamment de ces fichues polices de caractères…
Aujourd’hui encore, je ne suis pas allée en classe (la conférence de presse est prévue pour cet après-midi), et j’ai passé la matinée à bidouiller avec un site interactif pour l’apprentissage de la lecture… On y trouve des petits tests de reconnaissance des lettres. Il y en a quelques-unes qui me posent de gros problèmes. Même quand elles apparaissent ensemble à l’écran, j’ai du mal à dire si c’est la majuscule ou la minuscule pour celles qui ont des formes similaires, et je confonds tout le temps le q et le p – je sens que je vais qipuer ma crise !
Ah… gros soupir… Bon, je vais essayer d’y arriver – mais nom d’une pipe, je suis Calculatrix, pas Alphabetix !!!
Le Théâtre des Idées Mike Lazaridis était un auditorium moderne équipé de projecteurs et d’écrans haute définition suspendus au plafond. Mais il se trouvait également au cœur d’un établissement consacré à la physique théorique, ce qui voulait dire qu’il y avait une rangée de tableaux noirs au fond de l’estrade. Quand Caitlin entra dans la pièce – dont tous les sièges étaient occupés –, elle s’en approcha et examina avec intérêt les équations et formules qui y étaient griffonnées. Elle était incapable de reconnaître la moitié des symboles utilisés, mais elle décida de s’amuser un peu. Il y avait trois grands panneaux : celui de gauche et celui de droite étaient couverts de notations, mais celui du milieu avait été effacé, sans doute pour que le Dr Kuroda puisse éventuellement s’en servir pendant la conférence.
Caitlin prit un morceau de craie et, très lentement, très soigneusement, elle entreprit de tracer des lettres majuscules (parce que c’étaient les seules qu’elle connaissait) : C’EST ALORS QU’UN MIRACLE SE PRODUISIT… Et elle se retourna aussitôt, parce que… Parce que les gens dans la salle s’étaient mis à rire et applaudir. Elle ne put s’empêcher de sourire jusqu’aux oreilles. Le Dr Kuroda se tenait sur le côté, occupé à bavarder avec quelqu’un, et il monta sur l’estrade tandis que les applaudissements se calmaient.
— Mesdames et messieurs, dit-il dans le micro, je vois que vous avez déjà fait la connaissance de notre vedette. Bien sûr, vous savez tous pourquoi vous êtes ici aujourd’hui : cette jeune demoiselle est Caitlin Decter, et je suis le Dr Kuroda de l’université de Tokyo. Nous allons vous parler d’une procédure expérimentale récemment appliquée à mademoiselle Caitlin, et des résultats remarquables que nous avons obtenus.
Il sourit aux participants, une quarantaine de personnes, à peu près autant de femmes que d’hommes.
— Je vous remercie, poursuivit-il, d’avoir fait l’effort de venir jusqu’ici malgré ce temps épouvantable – à ce qu’on m’a dit, il est rare qu’il y ait de la neige aussi tôt dans l’Ontario. Mais Mlle Caitlin rêvait tellement de voir de la neige… (Il se tourna vers elle.) Comme vous voyez, il faut souvent se méfier quand on fait un vœu… car il risque d’être exaucé !
Ce qui fit rire les spectateurs, et Caitlin se joignit à eux. Pour la première fois de sa vie, elle appréciait d’être l’objet des regards. Mais elle chercha quand même sa mère des yeux. Elle était assise au premier rang avec son père.
Kuroda entreprit alors d’expliquer ce que ses collègues et lui avaient fait pour corriger la façon erronée dont la rétine de Caitlin codait les informations. Il se reposait beaucoup sur PowerPoint pour sa présentation. Caitlin avait entendu des gens dire à quel « point » ce logiciel pouvait être rasoir… mais en fait, Kuroda y avait inclus des photos étonnantes de l’opération réalisée à Tokyo. Elle ne put s’empêcher de frissonner en voyant le chirurgien lui enfoncer des instruments dans l’œil… Quand il eut terminé son exposé, Kuroda demanda :
— Y a-t-il des questions ? Caitlin vit plusieurs mains se lever. Kuroda fit signe à un participant.
— Oui ?
— Professeur Kuroda, je suis Jay Ingram, de Discovery Channel.
Caitlin se redressa dans son fauteuil. Depuis qu’elle avait emménagé ici, elle avait souvent regardé – écouté ! – Daily Planet, l’émission scientifique qui passait le soir sur Discovery Channel Canada, mais elle ignorait à quoi ressemblait le présentateur, bien que sa voix lui fût parfaitement familière. C’était un homme aux cheveux blancs, avec une barbe très courte. Le journaliste poursuivit :
— Mlle Decter souffre d’une forme très rare de cécité. Dans quelle mesure la technique dont vous nous parlez peut-elle être généralisée ?
— Vous avez raison de penser que, dans un avenir proche, nous ne pourrons pas guérir beaucoup d’aveugles avec ce procédé, répondit Kuroda. Comme vous l’avez souligné, la cécité de Mlle Caitlin a une étiologie inhabituelle. Mais la véritable avancée scientifique réside dans le traitement complexe des signaux transmis au système nerveux humain. Prenez par exemple le cas de gens atteints de la maladie de Parkinson : une des explications proposées aux symptômes associés à cette maladie est qu’il y a un bruit de fond trop important dans les signaux nerveux, ce qui provoque des tremblements chez les patients. Si nous pouvions adapter les techniques que nous avons expérimentées ici afin de « nettoyer » les signaux transmis aux membres par le cerveau… eh bien, disons simplement que cela fait partie de nos futurs programmes de recherche. Une autre question ?