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Aveugle !

Elle respira profondément.

Bon, très bien, se dit-elle. L’œilPod s’est planté. Mais ça arrive aussi tout le temps aux ordinateurs, et quand un ordinateur se plante, on…

Ah, mon Dieu, faites que ça marche !

On le réinitialise.

À Tokyo, le Dr Kuroda avait dit que si jamais elle avait besoin d’éteindre son œilPod, il lui suffirait d’appuyer cinq secondes sur le bouton. Bon, il était déjà éteint, ce qui était terrifiant… Mais il avait dit aussi que la même manœuvre permettrait de le rallumer.

Elle trouva le bouton de l’œilPod et appuya dessus. Mon Dieu, je vous en supplie… Un. Deux.

Trois.

Quatre.

Cinq.

Rien.

Rien !

Elle garda le doigt sur le bouton, en appuyant tellement fort que ça lui faisait mal.

Six.

Sept…

Ah, un éclair ! Elle relâcha le bouton et recommença à respirer. De la lumière. Des couleurs. Des droites formant des rayons autour de points.

Non, non, c’était…

Ah, zut !

La webvision ! C’était le webspace qu’elle voyait de nouveau, pas la réalité. Les lignes étaient plus clairement définies et les couleurs plus intenses que dans le monde réel. En fait, maintenant qu’elle en avait vu de vrais échantillons, elle savait que les jaunes, les oranges et les verts qu’elle voyait étaient fluorescents.

Bon, d’accord, elle ne voyait pas la réalité, mais au moins, elle voyait. L’œilPod n’était pas complètement grillé. Et à dire vrai, le webspace lui avait un peu manqué.

Elle serrait de toutes ses forces l’accoudoir de son fauteuil. Elle relâcha un peu sa prise et se sentit plus calme. Assez bizarrement, elle avait l’impression de se retrouver chez elle. Ces couleurs étaient apaisantes, et les formes dessinées par les droites entrecroisées étaient compréhensibles. En fait, elles l’étaient beaucoup plus maintenant qu’elle avait appris l’aspect visuel des triangles, rectangles et losanges. Et comme la dernière fois, dans l’arrière-plan, dans toutes les directions, il y avait le chatoiement du damier des automates cellulaires.

Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver un petit robot-araignée, et elle le suivit tandis qu’il sautait de site en site avec une belle ardeur. Mais au bout d’un moment, elle le laissa poursuivre son chemin et elle se contenta d’admirer ce merveilleux panorama, dont la structure lui semblait si familière, et…

Qu’est-ce que c’était que ça ?

Bon sang ! Quelque chose était en train… d’interférer avec sa vision. Ah, zut, l’œilPod était peut-être vraiment endommagé, en fin de compte ! Des droites continuaient de rayonner à partir de cercles représentant des sites web, mais il y avait autre chose, quelque chose qui ne semblait pas à sa place ici, qui n’était pas constitué de lignes bien droites, mais plutôt de courbes et d’angles arrondis. Cet intrus se superposait à sa vision du webspace, ou peut-être était-il derrière, ou un peu des deux, comme si elle recevait deux flux de données en même temps, l’un provenant de Jagster, et… Et quoi ? L’autre image sautillait tellement qu’il était difficile d’en voir les détails, et…

Et en fait, elle contenait bien quelques droites, mais au lieu de partir d’un point central, elles…

Elle n’avait jamais rien vu de tel dans le webspace, sauf quand par hasard des lignes reliant différents points venaient à se superposer comme ça, mais… Mais là, il ne s’agissait pas de lignes. Plutôt… des bords, peut-être ?

Bon sang, qu’est-ce que c’était ?

Cela n’avait rien à voir avec l’arrière-plan chatoyant du webspace, qu’elle continuait de percevoir comme une simple couche supplémentaire. Non, non, c’était autre chose. Si seulement ce truc voulait bien se tenir tranquille un instant, ne plus bouger, elle pourrait voir ce que c’était.

Il y avait beaucoup de couleurs dans cette image fantôme superposée, mais elles n’avaient pas les teintes franches dont elle avait l’habitude dans le webspace, où les lignes étaient d’un vert ou d’un rouge purs. Non, cette image clignotante était constituée de couleurs pâles dont l’intensité et la teinte variaient.

L’image ne cessait de sautiller, et changeait parfois complètement pendant un instant avant de revenir à peu près à l’aspect précédent, et…

L’affabulation par saccades… cette jolie expression si musicale qu’elle avait trouvée dans ce que Kuroda lui avait donné à lire. L’œil balaye rapidement une scène, passant d’un point fixe à un autre en se concentrant brièvement sur une partie, puis sur une autre, revenant à la première et ainsi de suite. Chaque petit mouvement s’appelle une saccade oculaire. En général, les gens ne s’en rendent pas compte, sauf quand ils lisent des lignes de texte ou regardent par la fenêtre dans un train. Mais sinon, le cerveau transforme en une seule image continue toutes ces informations hachées, créant une sorte d’affabulation globale de la réalité.

Mais… c’était le cas pour la vision humaine, selon l’expression malheureuse du Dr Kuroda. La webvision, elle, court-circuitait l’œil de Caitlin et n’était donc pas soumise à ces déplacements saccadés.

Et pourtant, cette étrange image superposée ne se contentait pas de bouger. Elle était constituée d’innombrables fragments de perception, exactement comme des saccades. Bien sûr, quand le cerveau commande ces déplacements de l’œil, il sait dans quelle direction il va, et peut ainsi en tenir compte pour bâtir une image mentale de la scène entière.

Mais ça ! Cela donnait l’impression de regarder les saccades oculaires de quelqu’un d’autre – un flux chaotique qui ne restait jamais focalisé suffisamment longtemps pour que Caitlin le voie vraiment. Quoique…

Il ressemblait un petit peu à…

Non, non, se dit Caitlin. Je dois être complètement folle !

Elle s’efforça de se concentrer, et…

Non, elle n’était pas folle.

L’image était principalement constituée d’un grand ovale coloré qui était… Incroyable ! C’était…

… un ovale rose pâle avec une touche de jaune…

L’image – cette image sautillante – représentait un visage !

Mais comment était-ce possible ? Elle était dans le webspace ! Son œilPod était alimenté par les données brutes du moteur de recherche Jagster, qui lui montraient les sites et les connexions du Web, et les automates cellulaires, mais…

Mais le flot de Jagster était toujours bien là, et continuait d’être interprété comme avant. En fait, elle avait bien l’impression maintenant de recevoir deux flux de données simultanés. Si elle arrivait à bloquer celui de Jagster, elle pourrait peut-être mieux distinguer l’autre, mais elle ne savait pas comment faire. Elle continua d’examiner l’image sautillante en s’efforçant d’en distinguer plus de détails, et…

Caitlin sentit son estomac se nouer, son cœur cesser de battre… Elle était bien excusable de n’avoir pas su l’identifier tout de suite, car après tout, elle était débutante en matière de reconnaissance des visages. Mais il ne pouvait y avoir aucun doute, n’est-ce pas ? Cette masse de cheveux bruns qui l’entouraient, le petit nez, les yeux rapprochés, le…

Ah, mon Dieu…

Le visage en forme de cœur…

Oui, effectivement, il ressemblait un peu à celui de sa mère, mais c’était simplement un air de famille.