Elle secoua la tête, refusant d’y croire.
Mais c’était bien ça : le visage qu’elle voyait, ce visage qui clignotait et sautillait dans le webspace… c’était le sien !
Bien sûr, on voyait un peu plus que le visage. Les lignes qu’elle avait remarquées tout à l’heure – les bords – formaient un cadre qui l’entourait, presque comme si elle regardait une photo, mais…
Mais non, c’était plus que ça… parce que son visage bougeait. Il ne faisait pas que sautiller, il se déplaçait à droite et à gauche, vers le haut et vers le bas, comme une tête tournant sur un cou. C’était comme si elle se regardait sur un écran d’ordinateur. Mais quand est-ce qu’elle avait pu être ainsi enregistrée ?
L’image continuait de sautiller, rendant difficile d’en distinguer les détails, mais elle trouva que ce visage ressemblait beaucoup à celui qu’elle avait en ce moment, et cet enregistrement devait donc être récent. Ah, mais oui, très récent, puisqu’elle portait les lunettes qu’elle avait achetées la veille. Il était presque impossible de repérer la monture très fine, mais elle était bien là, et…
Et soudain, les lunettes disparurent et l’image se brouilla. Elle continuait de sautiller, mais tout était devenu plus indistinct.
Comment était-ce possible ? Si c’était bien une vidéo d’elle, le fait qu’elle ait retiré ses lunettes ne devrait pas brouiller l’image…
Au bout d’un moment, les lunettes se remirent en place, et c’est alors qu’elle remarqua un nouveau détail : une partie de son T-shirt, un T-shirt qu’elle portait souvent et sur lequel était écrit sur trois lignes, en grosses lettres majuscules : « LEE AMODEO ROCKS ». Elle avait tellement de mal à apprendre les lettres qu’une fois encore, il était difficile de lui en vouloir de ne pas avoir remarqué tout de suite un petit problème avec le mot « LEE » – dont elle ne voyait pas toujours très bien le bas qui était souvent coupé, de sorte que les « E » ressemblaient plutôt à des « F », et que le « L » avait souvent l’air d’un « I ». Quant aux deux lignes du dessous, elles n’étaient carrément pas visibles. Toujours est-il qu’en voyant le premier mot, elle finit par se rendre compte que ce n’était pas « LEE », mais « EEL », avec les lettres à l’envers. Elle se tassa sur son fauteuil, complètement abasourdie. L’image était inversée. Le rectangle qu’elle percevait n’était pas un cadre de tableau, ni un écran d’ordinateur. C’était un miroir !
Elle se creusa la tête pour essayer d’y comprendre quelque chose. Quand son œilPod était en mode simplex, il transmettait quand même des images aux serveurs du Dr Kuroda, des images de ce que son œil gauche voyait. Ce qu’elle recevait en ce moment devait être une de ces images… mais pourquoi ? Comment ? Et pourquoi ces images la montrant en train de se regarder dans le miroir de la salle de bains ?
Bien sûr, quelquefois, comme en ce moment, les images transmises à Tokyo représentaient sa vision de la structure du Web : en mode duplex, les serveurs de Kuroda lui envoyaient les données brutes de Jagster, qu’elle interprétait comme le webspace, et c’était donc ce qui était ensuite retransmis, comme si elle réfléchissait le Web vers lui-même. Et à présent, il semblait que… Le Web semblait réfléchir une image de Caitlin vers elle-même !
C’était incroyable, et…
Et soudain, elle ressentit une profonde angoisse. Elle avait été tellement intriguée par le phénomène qu’elle en avait oublié le choc électrique, oublié qu’elle avait perdu sa capacité à voir le monde réel, voir sa mère et Bashira, voir les nuages et les étoiles…
Caitlin se mit à respirer profondément. Bon, d’accord, d’accord : la décharge électrique avait planté l’œilPod. Ensuite, elle avait appuyé sur le bouton pendant cinq (sept !) secondes, et l’œilPod s’était rallumé en mode par défaut, comme n’importe quel appareil électronique quand on le réinitialise. Et apparemment, le mode par défaut était le duplex : un flot bidirectionnel à travers la liaison Wi-Fi, des données transmises par son implant au laboratoire de Kuroda, et des données transmises à son implant en provenance de Jagster.
Et par conséquent, si c’était bien le cas, il lui suffisait d’appuyer encore une fois sur le bouton pour revenir au mode simplex.
Elle avait déjà entendu l’expression « croiser les doigts », mais elle n’avait jamais vu personne le faire, et elle ne savait pas très bien quels doigts il fallait croiser ni comment… De la main gauche, elle improvisa quelque chose en espérant que ce serait efficace, puis elle prit l’œilPod de l’autre main et appuya fermement sur le bouton de sélection. L’appareil émit un bip grave.
Elle retint son souffle, tandis que…
Dieu soit loué !
… tandis que la webvision s’effaçait, laissant place à sa chambre merveilleusement bleue et tout ce qu’elle contenait.
39.
Caitlin redescendit au sous-sol, où Kuroda était installé dans son fauteuil.
— L’œilPod vient juste de se planter, lui dit-elle dès qu’elle fut au bas des marches.
— Il s’est « planté » ? répéta Kuroda en tournant la tête. (Il était assis à la grande table et travaillait sur l’ordinateur.) Que voulez-vous dire ?
— J’ai reçu une décharge électrique en touchant une pièce métallique, et l’œilPod s’est éteint.
Kuroda dit quelque chose en japonais, qui devait être un juron, puis :
— Mais il remarche ? Je veux dire, vous arrivez de nouveau à voir ?
— Oui, oui, je vois très bien, mais quand je l’ai rallumé, il s’est passé quelque chose de bizarre. Il a redémarré en mode webvision.
— Il est effectivement censé redémarrer en duplex. Comme ça, même s’il était trop endommagé pour faire quoi que ce soit, nous poumons reflasher son logiciel à l’aide de la connexion Wi-Fi.
Vous auriez pu me le dire avant !
— Ce n’est pas ça qui était bizarre, dit-elle. (Elle réfléchit un instant à ce qu’elle était prête à révéler.) Heu, je sais que vous enregistrez les données émises par mon œilPod.
— Oui, c’est exact. Cela me permet d’étudier la façon dont elles sont recodées.
— Est-il possible d’inverser ce flot de données, de sorte que ce que mon œilPod envoie à Tokyo soit renvoyé ici ?
— Pourquoi cette question ? Qu’avez-vous vu ? Caitlin plissa le front. Il se passait quelque chose d’étrange, et elle ne voulait pas donner à Kuroda de nouvelles raisons de penser qu’il puisse y avoir quelque chose d’exploitable commercialement dans sa webvision.
— Je… hem, je n’en suis pas très sûre. Mais est-ce que ça pourrait se produire ? Est-ce que vos serveurs pourraient accidentellement me renvoyer ces données ?
Kuroda réfléchit un instant.
— Non, dit-il enfin, je ne pense pas. (Et puis, sur un ton plus catégorique :) Non, non. J’étais avec le technicien quand il a mis en place le flux de Jagster que vous recevez. En fait, pour ça, il a branché une fibre optique sur un autre serveur du campus. Il n’y a aucun endroit où les données reçues à partir de votre œilPod pourraient se mêler aux données qu’on lui transmet. Il est tout bonnement impossible d’inverser le flot.
Caitlin resta pensive un moment, mais Kuroda sembla considérer qu’il fallait dire quelque chose, et il reposa donc la question :
— Mademoiselle Caitlin, qu’avez-vous vu ?
— Je… je ne suis pas sûre. De toute façon, c’était probablement sans importance.
— Ma foi, je vais quand même examiner votre œilPod, pour vérifier le logiciel et m’assurer que rien n’a été endommagé. Et je vais jeter un coup d’œil aux données que nous avons récupérées. Je pense que tout est en ordre, mais mieux vaut en être sûrs…