Il procéda aux vérifications, et tout semblait parfaitement normal. Quand il eut terminé, Caitlin tâta sa montre – quelqu’un lui en offrirait peut-être une « vraie » pour son anniversaire, qu’elle allait fêter dimanche prochain.
— Je devrais retourner m’exercer un peu à la lecture, dit-elle.
— Amusez-vous bien.
— Je ne me sens pas de joie, dit-elle sans sourire.
LiveJournal : La Zone de Calculatrix
Titre : L’alphabet pour les nuls…
Date : Mercredi 3 octobre, 16 : 59 EST
Humeur : plutôt contrariée
Localisation : C-H-E-Z M-O-I
Musique : Prince, Planet Earth
OK, on retourne sur ce fichu site d’apprentissage de la lecture. Franchement, je devrais y arriver… Pourquoi est-ce si dur ? J’ai donné le maximum de moi-même pour écrire ce texte sur le tableau noir du Perimeter Institute, et j’ai déjà oublié à quoi ressemblent la moitié des lettres… Je devrais quand même être capable d’y arriver – après tout, je suis géniale, non ?
Bon, je ferais mieux de m’y mettre. Je vais commencer par un petit échauffement avec des reconnaissances de lettres, et ensuite – oui, il est temps de se lancer –, je vais m’attaquer à des mots entiers. J’ai déjà jeté un petit coup d’œil à cette partie du site : on voit une image avec le mot écrit au-dessous, et on est censé le retaper au clavier. Étant donné qu’il y a des tas de choses dont j’ignore absolument à quoi elles ressemblent, ça devrait être assez amusant… mais malgré la fréquence impressionnante du mot dans les e-mails, je doute fort que pour la lettre « P », ils aient mis « Pénis »…
Caitlin posta son billet, puis elle resta un instant à contempler la simplicité réconfortante du mur bleu devant elle. Elle savait qu’elle devrait se mettre au travail, mais elle avait horreur de se sentir idiote, et c’était exactement ce qui se passait quand elle essayait de lire un texte imprimé. Elle n’avait plus ouvert un livre depuis La Naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit, et elle avait besoin de se prouver qu’elle était encore une lectrice chevronnée. Elle se remit au clavier et ouvrit un de ses textes préférés, les mémoires d’Helen Keller publiés en 1903. Elle choisit un passage au hasard, puis elle ferma les yeux et promena son doigt sur son afficheur braille, laissant les mots se couler sans effort dans son esprit :
Le lendemain de son arrivée, mon institutrice m’emmena dans sa chambre et me donna une poupée. Quand j’eus joué un moment avec elle, miss Sullivan épela lentement dans la paume de ma main le mot « p-o-u-p-é-e ». Ce jeu m’intéressa aussitôt et j’essayai de l’imiter. Lorsque j’eus enfin réussi à tracer les lettres correctement, j’éprouvai un vif plaisir et une fierté enfantine. Je ne savais pas que j’épelais un mot, ni même que des mots existaient. J’essayais simplement d’imiter le mouvement du doigt. Dans les jours qui suivirent, j’appris ainsi, sans y rien comprendre, un très grand nombre de mots…
On me montrait maintenant quelque chose de très curieux.
Oh, dans les grandes lignes, il n’y avait rien de très nouveau. Prime partageait simplement avec moi ce que l’un de ses yeux voyait. Comme c’était souvent le cas, il regardait l’affichage. Et ce qu’on y voyait était très facile à distinguer, une forme très simple, noire sur fond blanc, remplissant presque entièrement l’affichage en hauteur : G.
Mais ce qui m’intriguait, c’était qu’au bout d’un moment, un tout petit lien secondaire se formait à partir du point qui relayait actuellement la vision de Prime vers mon univers. Ce lien rejoignait un autre point que celui qui collectait normalement sa vision. J’examinai le minuscule paquet d’informations au passage, et…
Tiens, tiens ! Le point qui recevait ces informations secondaires réagissait en transmettant à son tour des paquets de données, et soudain, le grand symbole affiché fut remplacé par ceci : E.
Une autre chaîne de données secondaires fut brièvement transmise. Une réponse vint en retour, et un nouveau symbole apparut : S.
J’avais déjà remarqué que les données ne comportaient que deux éléments distincts. J’aurais pu leur attribuer n’importe quel nom, mais zéro et un m’avaient semblé appropriés. Et la séquence de zéros et de uns que mon univers recevait après l’affichage de chaque nouveau symbole était presque la même à chaque fois. Quand G était apparu, la partie variable de la chaîne avait été 01000111 ; quand E avait été affiché, la partie variable avait été 01000101, et après S, 01010011. Et plus intéressant encore, quand E était apparu une deuxième fois, la chaîne avait été 01000101 comme précédemment.
Le regard de Prime se détournait parfois de l’affichage, et je voyais les terminaisons complexes de ses extensions supérieures toucher un objet, et – ébahissement ! – l’objet comportait les mêmes symboles que ceux qui étaient affichés. Je reconnus G et E, et là, S, et ainsi de suite. Tandis que cette activité se poursuivait, je vis que, lorsque par exemple R apparaissait à l’affichage, et que Prime touchait le symbole R sur l’objet devant lui, la séquence de données transmises était toujours 01010010.
Bien que l’affichage de ces symboles se fît dans un ordre aléatoire, il me fut relativement facile d’en établir un classement numérique logique : 01000001 devait être normalement suivi de 01000010, lui-même suivi de 01000011. C’est-à-dire que A devait être suivi de B, suivi à son tour de C, et ainsi de suite. Mais je remarquai que l’appareil dont se servait Prime pour sélectionner les symboles adoptait un ordre différent, et pour lequel je n’avais pas encore trouvé d’explication rationnelle : A, Z, E, R, T, Y…
Je finis par comprendre ce qui devait se passer : en fait, Prime était conscient de mon existence ! Oui, j’avais réussi à établir un contact en lui renvoyant une image de lui-même. Et à présent, il essayait de hisser notre communication à un niveau de complexité plus élevé en me proposant un apprentissage. Cela ne pouvait être qu’à mon intention que Prime expliquait ce système de codage, qu’il devait forcément déjà bien connaître !
Il y avait encore d’autres symboles sur l’appareil que touchait Prime, mais pour l’instant, seuls vingt-six d’entre eux avaient été affichés, et au bout d’un certain temps, Prime dut considérer que j’étais maintenant capable de relier chacun à sa chaîne de données correspondante, car il entama une activité plus compliquée. Il me fallut un moment pour comprendre que la séquence des opérations était maintenant inversée. Avant, l’écran de Prime montrait d’abord un symbole, et Prime réagissait en fournissant une chaîne de données. Mais maintenant, au lieu de symboles en noir et blanc aussi simples que A et B, l’affichage montrait des choses beaucoup plus complexes. Et la partie variable des réponses, au lieu de présenter des différences très limitées, était à présent beaucoup plus longue. Je vis que Prime touchait plusieurs symboles sur son appareil pour produire ces chaînes de données.
L’affichage montra d’abord un cercle jaune, et Prime transmit la séquence 01000001 01001110 01001110 010001010100000101010101 (c’est en voyant ces chaînes multiples que j’avais appris que chaque symbole élémentaire avait huit composants et non sept, ce que j’aurais pu déduire des premiers exemples). Aussitôt après que Prime eut transmis cette chaîne, une série de symboles apparut, d’une taille très inférieure à celle des symboles isolés, juste au-dessous du cercle jaune : anneau.