Mais quand même…
Quand même, il semblait bien que quelque chose émergeait du Web, et devenait plus intelligent d’heure en heure.
Non.
Non, c’était complètement dingue. Elle était fatiguée, voilà tout. Fatiguée, et elle faisait des bêtises.
Elle avait besoin de s’éclaircir les idées, et elle décida d’aller boire quelque chose. Pour se rendre à la cuisine, il fallait qu’elle traverse d’abord le salon et la salle à manger. Son père lisait un magazine dans le salon, installé dans son fauteuil préféré. Caitlin alla prendre un verre d’eau et revint dans la salle à manger où elle s’assit – non pas à sa place habituelle, mais juste en face, pour pouvoir observer son père en espérant qu’il ne la remarquerait pas.
Elle savait que c’était un homme bien. Il travaillait dur, et il était brillant. Et bien qu’elle eût souvent remercié sa mère pour tous les sacrifices qu’elle avait faits, elle ne l’avait jamais remercié, lui. Elle resta ainsi assise un moment, réfléchissant à ce qu’elle allait dire, puis elle se leva enfin et entra dans le salon.
— Papa ?
Il leva les yeux de son magazine, sans toutefois la regarder.
— Oui ? fit-il.
Il s’était exprimé de façon mécanique, très froide – comme toujours. Pourquoi ne pouvait-il pas être plus chaleureux ? Pourquoi un ton aussi neutre ?
Les mots lui vinrent comme ça, spontanément, et elle les regretta aussitôt prononcés :
— Tu ne dis jamais que tu m’aimes.
— Mais si, répondit-il (toujours sans la regarder). Je te l’ai dit quand tu jouais dans une pièce à ton école. Tu étais déguisée en koala.
Elle avait sept ans… Et sans doute, se dit-elle, il avait considéré à l’époque qu’il avait dit ce qu’il avait à dire, et que rien n’ayant changé depuis, il n’y avait pas lieu de le répéter.
— Papa… répéta-t-elle doucement, d’un ton plaintif. Et il essaya… il essaya vraiment. Détournant les yeux de l’espace vide qu’il contemplait, il la regarda un instant, un très court instant seulement. Caitlin aurait voulu tendre la main, lui toucher le bras, établir une connexion avec lui. Mais elle savait que cela n’arrangerait rien, au contraire. Elle continua de regarder son père un moment, puis elle quitta la pièce quand il se replongea dans sa lecture.
Une fois dans sa chambre, elle s’allongea sur son lit et, par un effort de volonté, réussit à ne plus penser à son père, pour se concentrer plutôt sur les étranges résultats de l’analyse de Shannon. Elle entendait sa mère s’activer dans la chambre de ses parents, mais elle réussit à faire abstraction de ce bruit – à faire abstraction de tout – pour essayer de réfléchir logiquement.
Il y avait quelque chose là-bas, dans le webspace, qui lui avait renvoyé l’image de son visage. Et ce quelque chose venait maintenant de lui renvoyer aussi des bribes de texte. Et nom d’un chien, elle était sacrement forte en maths. Elle n’avait pas commis d’erreurs, et ce n’était probablement pas non plus un problème d’échantillonnage. Non, il y avait vraiment quelque chose dans l’arrière-plan du Web, quelque chose qui devenait de plus en plus intelligent, comme le démontraient les résultats de l’entropie de Shannon.
Elle ferma les yeux, mais elle continuait de voir une brume rose : la lumière de sa chambre qui filtrait à travers ses paupières. Elle eut soudain une envie irrésistible de… de retourner là d’où elle venait, de redevenir aveugle, juste un instant. Après tout, quand on ne peut pas voir, on se moque pas mal que d’autres soient incapables de vous regarder…
Elle fouilla dans sa poche, trouva le bouton de son œilPod et garda le doigt appuyé dessus jusqu’à ce que l’appareil s’éteigne, ce qui mit fin à la vague sensation de vision qu’elle avait quand ses yeux étaient fermés. Oui, son esprit lui affichait la même grisaille qu’avant, ce qui ne faisait que rapprocher son expérience de la cécité de celle d’Helen Keller, et…
Et c’est alors qu’elle eut une… révélation.
Pas comme une ampoule qui s’allume. Elle savait que c’était l’image habituelle dans les bandes dessinées, et elle avait même eu l’occasion de voir le phénomène en vrai…
Pas non plus un éclair, comme un éclair de génie, encore une autre image.
Non, cette révélation lui était venue comme… comme…
Comme de l’eau ! De l’eau claire et fraîche s’écoulant sur sa main…
Elle savait maintenant ce qu’elle devait faire. Elle savait pourquoi elle avait reçu ce don étrange de la webvision.
La pauvre Helen était devenue sourde et aveugle à l’âge de dix-neuf mois. Quand elle avait perdu ces deux sens, elle avait régressé dans un comportement animal, sans aucune discipline ni conscience, et il n’y avait eu aucune raison objective de penser qu’il restait en elle une créature rationnelle. Mais quand Annie Sullivan avait été engagée pour être sa préceptrice et sa gouvernante, celle-ci avait été convaincue que, enfouie quelque part dans le silence et l’obscurité, il y avait une intelligence. Et elle s’était consacrée à tenter de l’atteindre, quelles que fussent les difficultés, et de la faire remonter à la lumière du jour.
Les parents d’Helen pensaient qu’Annie se faisait des illusions – et comme ils ne manquaient jamais de le lui faire remarquer, ils connaissaient cette enfant sauvage beaucoup mieux qu’elle. Mais miss Sullivan n’avait pas dévié de son but. Elle savait qu’elle avait raison et qu’ils avaient tort, en partie du fait de son expérience personnelle – elle avait été elle-même presque aveugle dans sa jeunesse. Même coupé de la plus grande partie du monde extérieur, même solitaire et isolé, elle savait qu’un esprit pouvait exister et se développer.
Et Annie avait donc persévéré – malgré les sarcasmes et les résistances, subissant échec après échec, jusqu’à ce qu’elle parvienne enfin à entrer en contact avec Helen.
Et là, aujourd’hui, cent vingt-cinq ans plus tard, Caitlin possédait ce qui avait manqué à miss Sullivan. Annie n’avait eu que la conviction profonde qu’Helen existait quelque part, enfouie au fond d’elle-même. Mais Caitlin détenait la preuve – les diagrammes de Zipf, les niveaux d’entropie de Shannon – que l’arrière-plan du Web était autre chose qu’un simple bruit de fond.
Helen Keller avait en quelque sorte été extraite de sa chrysalide par Annie Sullivan. Et cela devait être également possible pour cette… cette entité mystérieuse.
Caitlin repensa à son père, si inaccessible, si froid, prisonnier de son propre univers. Elle possédait maintenant ce merveilleux œilPod qui lui permettait de surmonter ses limitations innées – mais il n’existait pas de système équivalent pour l’autisme. Son père restait piégé dans son propre genre de ténèbres. Elle ne savait pas comment nouer un contact avec lui, et encore moins comment faire avec cet étrange autre tapi dans le Web.
Mais il y avait cependant une chose qu’elle savait : si elle échouait avec l’autre, cela ne pourrait pas lui faire aussi mal …
41.
Caitlin resta également chez elle le mardi 4 octobre. Elle avait fait valoir qu’elle profiterait mieux des cours au lycée si elle investissait encore un peu de temps dans la maîtrise de la lecture… et sa mère avait capitulé devant l’argument. Caitlin avait donc consciencieusement démarré sa journée sur le site d’apprentissage, mais elle s’était dépêchée ensuite de descendre au sous-sol.