Et soudain tout disparaît. Une grande claque mentale me ramène au plus profond de moi-même. Et je m'examine, et j'ironise, mais en même temps je me respecte. Combien je me sens capable, jusqu'au bout, d'imposantes représentations mentales! Comme elle est nette, encore, l'image que je me fais du monde! La richesse de ce qui va mourir en moi est absolument prodigieuse; je n'ai pas à rougir de moi-même; j'aurai essayé.
Je m'allonge dans une prairie, au soleil. Et maintenant j'ai mal, allongé dans cette prairie, si douce, au milieu de ce paysage si amical, si rassurant. Tout ce qui aurait pu être source de participation, de plaisir, d'innocente harmonie sensorielle, est devenu source de souffrance et de malheur. En même temps je ressens, avec une impressionnante violence, la possibilité de la joie. Depuis des années je marche aux côtés d'un fantôme qui me ressemble, et qui vit dans un paradis théorique, en relation étroite avec le monde. J'ai longtemps cru qu'il m'appartenait de le rejoindre. C'est fini.
Je m'avance encore un peu plus loin dans la forêt. Au-delà de cette colline, annonce la carte, il y a les sources de l'Ardèche. Cela ne m'intéresse plus; je continue quand même. Et je ne sais même plus où sont les sources; tout, à présent, se ressemble. Le paysage est de plus en plus doux, amical, joyeux; j'en ai mal à la peau. Je suis au centre du gouffre. Je ressens ma peau comme une frontière, et le monde extérieur comme un écrasement. L'impression de séparation est totale; je suis désormais prisonnier en moi-même. Elle n'aura pas lieu, la fusion sublime; le but de la vie est manqué. Il est deux heures de l'après-midi.