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Il vaut bien mieux pour cette pauvre fille qu’elle soit morte. — Oui, morte.

— Heureusement, les toqués dans son genre sont rares. À présent, on sait comment les étouffer dans l’œuf.

On ne peut pas construire une maison sans clous ni bois.

Si vous ne voulez pas que la maison soit construite, cachez les clous et le bois. Si vous ne voulez pas qu’un homme se rende malheureux avec la politique, n’allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui-en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. Qu’il oublie jusqu’à l’existence de la guerre. Si le gouvernement est inefficace, pesant, gourmand en matière d’impôt, cela vaut mieux que d’embêter les gens avec ça. La paix, Montag.

Proposez des concours où l’on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel État ou de la quantité de maïs récoltée dans l’Iowa l’année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de "faits", qu’ils se sentent gavés, mais absolument "brillants" côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place. Et ils seront heureux parce que de tels faits ne changent pas. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie. Tout homme capable de démonter un télécran mural et de le remonter, et la plupart des hommes en sont aujourd’hui capables, est plus heureux que celui qui essaie de jouer de la règle à calcul, de mesurer, de mettre l’univers en équations, ce qui ne peut se faire sans que l’homme se sente solitaire et ravalé au rang de la bête.

Je le sais, j’ai essayé. Au diable, tout ça. Alors place aux clubs et aux soirées entre amis, aux acrobates et aux prestidigitateurs, aux casse-cou, jet cars, motogyres, au sexe et à l’héroïne, à tout ce qui ne suppose que des réflexes automatiques. Si la pièce est mauvaise, si le film ne raconte rien, si la représentation est dépourvue d’intérêt, collez-moi une dose massive de thérémine. Je me croirai sensible au spectacle alors qu’il ne s’agira que d’une réaction tactile aux vibrations. Mais je m’en fiche.

Tout ce que je réclame, c’est de la distraction. » Beatty se leva. « Bon, il faut que j’y aille. La conférence est terminée. J’espère avoir clarifié les choses.

L’important pour vous, Montag, c’est de vous souvenir que nous sommes les Garants du Bonheur, les Divins Duettistes, vous, moi et les autres. Nous faisons front contre la petite frange de ceux qui veulent affliger les gens avec leurs théories et leurs idées contradictoires.

Nous avons les doigts collés à la digue. Tenons bon. Ne laissons pas le torrent de la mélancolie et de la philosophie débilitante noyer notre monde. Nous dépendons de vous. Je ne crois pas que vous vous rendiez compte de votre importance pour la préservation du bonheur qui règne en notre monde. » Beatty serra la main molle de Montag. Celui-ci était toujours assis dans son lit, comme si la maison était en train de s’effondrer autour de lui sans qu’il puisse bouger. Mildred avait disparu du seuil de la porte.

« Un dernier mot, dit Beatty. Une fois au moins dans sa carrière, tout pompier ressent une démangeaison.

Qu’est-ce que racontent les livres, se demande-t-il. Ah, cette envie de se gratter, hein ? Eh bien, Montag, croyezmoi sur parole, il m’a fallu en lire quelques-uns dans le temps, pour savoir de quoi il retournait : ils ne racontent rien ! Rien que l’on puisse enseigner ou croire. Ils parlent d’êtres qui n’existent pas, de produits de l’imagination, si ce sont des romans. Et dans le cas contraire, c’est pire, chaque professeur traite l’autre d’imbécile, chaque philosophe essaie de faire ravaler ses paroles à l’autre en braillant plus fort que lui. Ils courent dans tous les sens, mouchant les étoiles et éteignant le soleil. On en sort complètement déboussolé.

« Et maintenant, que se passe-t-il si un pompier, par accident, sans intention vraiment précise, ramène un bouquin chez lui ? » Montag tiqua. La porte ouverte fixait sur lui son grand œil vide.

«Erreur bien naturelle. Simple curiosité, poursuivit Beatty. On ne va pas s’inquiéter outre mesure ni en faire tout un plat. On laisse le pompier garder le livre vingtquatre heures. Si, passé ce délai, il ne l’a pas brûlé, on vient simplement le brûler pour lui.

— Bien entendu. » Montag avait la bouche sèche.

« Eh bien, Montag, vous prendrez votre service un peu plus tard aujourd’hui ? On a des chances de vous voir cette nuit ?

— Je ne sais pas.

— Quoi ? » Beatty avait l’air quelque peu surpris.

Montag ferma les yeux. « Je viendrai plus tard. Peutêtre.

— Sûr que vous nous manquerez si vous ne vous pointez pas », déclara Beatty en rempochant pensivement sa pipe.

Jamais je ne retournerai là-bas, se dit Montag.

« Requinquez-vous », lança Beatty.

Il tourna les talons et s’éclipsa par la porte ouverte.

Par la fenêtre, Montag regarda Beatty s’éloigner dans sa coccinelle d’un jaune flamboyant aux pneus noirs comme du charbon.

De l’autre côté de la rue et sur toute sa longueur, les autres maisons alignaient leurs mornes façades. Qu’avait donc dit Clarisse un après-midi ? « Pas de vérandas. Mon oncle dit que les maisons avaient des vérandas autrefois.

Les gens s’y installaient parfois le soir, pour parler quand ils en avaient envie, tout en se balançant dans leurs fauteuils, en silence quand ils n’éprouvaient pas le besoin de parler. Parfois ils se contentaient de rester là à réfléchir, à ruminer. Mon oncle dit que les architectes ont supprimé les galeries parce qu’elles étaient inesthétiques. Mais d’après lui ce n’était qu’un prétexte ; la véritable raison, cachée en dessous, pourrait bien être qu’on ne voulait pas que les gens restent assis comme ça, à ne rien faire, à se balancer, à discuter ; ce n’était pas la bonne façon de se fréquenter. Les gens parlaient trop.

Et ils avaient le temps de penser. Alors fini les galeries.

Et les jardins avec. Il n’y a plus beaucoup de jardins où s’asseoir en rond. Et voyez le mobilier. Plus de fauteuils à bascule. Ils sont trop confortables. Il faut obliger les gens à rester debout et à courir. Mon oncle dit... et...

mon oncle... et... mon oncle... » La voix de Clarisse s’éteignit.

Montag se retourna et regarda sa femme, assise au milieu du salon, en conversation avec un présentateur.

« Madame Montag », disait-il. Ceci, cela, et blablabla.

« Madame Montag... » Et patati et patata. Le convertisseur spécial, qui leur avait coûté cent dollars, émettait automatiquement le nom de Mildred chaque fois que le présentateur s’adressait à son public anonyme, laissant un blanc où pouvaient s’insérer les syllabes appropriées.

Un brouilleur spécial permettait à son image télévisée, au niveau des lèvres, d’articuler merveilleusement voyelles et consonnes. C’était un ami, sans nul doute, un véritable ami. « Madame Montag... regardez un peu par ici. » Elle tourna la tête, mais il était visible qu’elle n’écoutait pas.

Montag dit : « D’ici à ce que je n’aille pas travailler aujourd’hui, ni demain, que je ne remette plus jamais les pieds à la caserne, il n’y a qu’un pas.

— Mais tu vas quand même aller travailler ce soir, non?

— Je n’ai rien décidé. Pour l’instant j’ai une terrible envie de tout casser, de tout foutre en l’air.

— Prends la coccinelle.

— Non, merci.

— Les clefs sont sur la table de nuit. J’apprécie toujours de rouler à toute allure quand je me sens comme ça. Tu pousses à cent cinquante et ça va beaucoup mieux.