Des fois, je conduis toute la nuit et je reviens sans que tu t’en aperçoives. En pleine campagne, c’est l’éclate. On écrase des lapins, parfois des chiens. Prends la coccinelle.
— Non, je n’en ai pas envie, pas cette fois. Je veux me concentrer sur ce drôle de truc. Bon sang, ça me travaille. Je ne sais pas ce que c’est. Je suis horriblement malheureux, je suis dans une rogne folle, et je ne sais pas pourquoi, mais on dirait que je prends du poids. Je me sens lourd. Comme si j’avais mis un tas de choses en réserve sans savoir quoi. Pour un peu, je me mettrais à lire des bouquins.
— On te flanquerait en prison, non ? » Elle le regarda comme s’il était derrière le mur de verre.
Il se mit à s’habiller, allant et venant comme un fauve en cage. « Oui, et ce serait peut-être une bonne solution.
Avant que je fasse du mal à quelqu’un. Tu as entendu Beatty ? Tu l’as écouté ? Il a réponse à tout. Il a raison.
Le bonheur, c’est ça l’important. S’amuser, il n’y a que ça qui compte. Et pourtant je suis là à me répéter : Je ne suis pas heureux, je ne suis pas heureux.
— Moi je le suis, dit Mildred avec un sourire épanoui.
Et j’en suis fière.
— Je vais faire quelque chose. Je ne sais pas encore quoi, mais ça va faire du bruit.
— J’en ai assez d’écouter ces bêtises », dit Mildred en se retournant vers le présentateur.
Montag effleura la commande du volume dans le mur et le présentateur se retrouva muet.
« Millie ? » Il marqua un temps. « Cette maison est autant à toi qu’à moi. C’est la moindre des choses que je te prévienne maintenant. J’aurais dû t’en parler plus tôt, mais je n’arrivais pas à me l’avouer à moi même. Je veux te montrer quelque chose, quelque chose que j’ai mis de côté et caché pendant un an, de temps en temps, à l’occasion, je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai fait et ne t’en ai jamais parlé. » Il saisit une chaise à dossier droit, la transporta lentement mais sûrement dans le couloir près de la porte d’entrée, grimpa dessus et se tint un moment comme une statue sur son piédestal, tandis que sa femme, debout au-dessous de lui, attendait. Puis il tendit la main, retira la grille du climatiseur, allongea le bras loin à l’intérieur, sur la droite, fit glisser une autre cloison métallique et sortit un livre. Sans le regarder, il le laissa tomber par terre. Puis il replongea sa main dans l’orifice et en ressortit deux autres livres qu’il lâcha comme le premier. Il répéta son geste, continuant à faire pleuvoir des livres, des petits et des gros, des jaunes, des rouges, des verts.
Quand il eut fini, il baissa les yeux ; une vingtaine de livres gisaient aux pieds de sa femme.
« Je suis désolé, dit-il. Je n’ai pas véritablement réfléchi. Mais on dirait que nous sommes tous les deux dans le bain à présent. » Mildred recula comme si elle était soudain confrontée à une armée de souris surgies du plancher. Il entendait son souffle précipité et ses yeux s’ouvraient démesurément dans un visage devenu livide. Elle répéta deux ou trois fois le nom de Montag. Puis, laissant échapper un gémissement, elle se précipita, saisit un livre et courut vers l’incinérateur de la cuisine.
Montag la rattrapa, lui arrachant un hurlement. Il la ceintura tandis qu’elle essayait de se dégager, toutes griffes dehors.
« Non, Millie, non ! Attends ! Arrête, veux-tu ? Tu ne sais pas... arrête ! » Il la gifla, l’empoigna de nouveau et la secoua.
Elle répéta son nom et se mit à pleurer.
« Millie ! dit-il. Écoute. Accorde-moi une seconde, veux-tu ? Nous n’y pouvons rien. On ne peut pas brûler ces livres. Je veux y jeter un œil, au moins une fois. Ensuite, si ce que dit le capitaine est vrai, on les brûlera ensemble, crois-moi, on les brûlera ensemble. Il faut que tu m’aides. » Il plongea son regard dans le sien et lui releva le menton tout en la tenant fermement. Ce n’était pas seulement elle qu’il regardait ; c’était lui-même, et ce qu’il devait faire, qu’il cherchait dans son visage.
« Que ça nous plaise ou non, nous sommes dans le bain.
Je ne t’ai pas demandé grand-chose toutes ces années, mais je te le demande maintenant, je t’en supplie. Il nous faut un point de départ pour découvrir ce qui nous a conduits à un tel désastre, toi et tes comprimés le soir, et la voiture, et moi et mon travail. On va droit vers le gouffre, Millie. Bon sang, je ne veux pas faire la culbute.
Ça ne va pas être facile. On n’a rien pour nous guider, mais peut-être qu’on peut tirer les choses au clair et s’entraider. J’ai tellement besoin de toi en ce moment, tu ne peux pas savoir. Si tu m’aimes un tant soit peu tu supporteras ça, vingt-quatre, quarante-huit heures, je ne t’en demande pas plus, ensuite ce sera fini. Promis, juré ! Et s’il y a quelque chose là-dedans, rien qu’une petite chose à tirer de tout ce gâchis, peut-être qu’on pourra le communiquer à quelqu’un d’autre. » Elle avait cessé de lutter ; il la relâcha. Elle s’éloigna de lui telle une poupée de son, se laissa glisser le long du mur et resta assise par terre à contempler les livres.
Le bout de son pied en effleura un ; elle s’en aperçut et l’en éloigna aussitôt.
« Cette femme, l’autre nuit, Millie, tu n’étais pas là, tu n’as pas vu sa figure. Et Clarisse. Tu ne lui as jamais parlé. Moi si. Et il y a des gens comme Beatty qui ont peur d’elle. Je n’arrive pas à comprendre. Pourquoi devraient-ils avoir si peur de quelqu’un comme elle ? Mais j’ai passé toute la nuit à la comparer aux types de la caserne, et brusquement je me suis rendu compte que je ne pouvais plus les sentir, que je ne pouvais plus me sentir moi-même. Et je me suis dit que le mieux serait peut-être de brûler les pompiers eux-mêmes. — Guy ! » La porte d’entrée lança doucement : « Madame Montag, madame Montag, il y a quelqu’un, il y a quelqu’un, madame Montag, madame Montag, il y a quelqu’un. » Tout doucement.
Leurs yeux allèrent de la porte aux livres éparpillés sur le sol.
« Beatty ! s’exclama Mildred.
— Impossible.
— Il est revenu ! » chuchota-t-elle.
La voix de la porte d’entrée reprit sa douce rengaine : « Il y a quelqu’un...
— On ne répond pas. » Montag s’adossa au mur, s’accroupit lentement et se mit à tripoter les livres d’un air hébété, les repoussant du pouce ou de l’index. Il tremblait et n’avait plus qu’une envie : remettre les livres au fond du climatiseur ; mais il se savait incapable d’affronter de nouveau Beatty. Il finit par s’asseoir tandis que la voix de la porte d’entrée se faisait plus insistante. Montag ramassa un petit volume. «Par où commencet-on ? » Il entrouvrit le livre et y jeta un coup d’œil. « On commence par le commencement, je suppose.
— Il va entrer, dit Mildred, et nous brûler avec les livres ! » La voix de la porte s’estompa enfin. Silence. Montag sentait une présence derrière le panneau ; quelqu’un attendait, écoutait.
Puis des pas s’éloignèrent dans l’allée et de l’autre côté de la pelouse.
« Voyons un peu de quoi il s’agit », dit Montag.
Les mots avaient du mal à sortir tant il était intimidé.
Il parcourut une douzaine de pages au hasard et tomba finalement sur ce passage : « "On a calculé que onze mille personnes ont bien des fois préféré souffrir la mort plutôt que de se résoudre à casser les œufs par le petit bout." » Mildred était assise dans le couloir juste en face de lui. « Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça ne veut rien dire du tout ! Le capitaine avait raison !
— Attends, dit Montag. On va recommencer en partant du début. »