« Les lis des champs.
— Denham.
— Les lis, j’ai dit ! » Les gens ouvraient des yeux effarés.
« Appelez le chef de train.
— Ce type a perdu...
— Knoll View ! » Le train s’arrêta dans un sifflement.
« Knoll View ! » Un cri.
« Denham. » Un murmure.
Les lèvres de Montag bougèrent à peine. « Les lis... » La porte de la voiture s’ouvrit dans un chuintement.
Montag resta debout, immobile. La porte hoqueta, commença à se refermer. Alors seulement Montag bondit au milieu des voyageurs, hurlant dans sa tête, et plongea de justesse entre les deux lames de la porte. Il s’engouffra dans les tunnels carrelés de blanc, négligeant les escaliers mécaniques, car il voulait sentir ses pieds remuer, ses bras se balancer, ses poumons se contracter et se dilater, sa gorge s’irriter au contact de l’air. Une voix flotta jusqu’à lui : « Denham, Denham, Denham », le train siffla comme un serpent avant de disparaître dans son trou.
« Qui est-ce ?
— Montag.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Laissez-moi entrer.
— Je n’ai rien fait de mal !
— Je suis tout seul, bon sang !
— Vous me le jurez ?
— Je le jure ! » La porte s’ouvrit lentement. Faber glissa un œil dans l’entrebâillement. Il avait l’air très vieux dans la lumière, très fragile et très effrayé. On aurait dit que le vieillard n’était pas sorti de chez lui depuis des lustres. Il présentait une ressemblance frappante avec les murs de plâtre blanc de sa maison. Il y avait du blanc dans la chair de ses lèvres et de ses joues, ses cheveux étaient blancs et le bleu vague de ses yeux décolorés tirait lui aussi sur le blanc. Puis son regard tomba sur le livre que Montag tenait sous le bras et il parut aussitôt moins vieux et moins fragile. Lentement, sa peur le quitta.
« Excusez-moi. On est obligé d’être prudent. » Il n’arrivait pas à détacher son regard du livre sous le bras de Montag. « C’est donc vrai », dit-il.
Montag franchit le seuil. La porte se referma.
« Asseyez-vous. » Faber recula, comme s’il craignait que le livre ne disparaisse s’il le quittait des yeux. Der rière lui, une porte était ouverte, donnant sur une pièce où tout un bric-à-brac d’appareils et d’outils en acier encombraient le dessus d’un bureau. Montag n’eut droit qu’à un aperçu avant que Faber, surprenant son regard, ne fasse volte-face pour refermer la porte, gardant une main tremblante sur la poignée. Il se retourna timidement vers Montag, à présent assis, le volume sur ses genoux. « Ce livre... où l’avez-vous... ?
— Je l’ai volé. » Pour la première fois, Faber releva la tête et regarda Montag bien en face. « Vous êtes courageux.
— Non. Ma femme est en train de mourir. Une de mes amies est déjà morte. Une autre personne qui aurait pu être une amie a été brûlée il y a moins de vingt-quatre heures. Vous êtes la seule de mes connaissances qui puisse m’aider. À voir. À voir... » Les mains de Faber se contractèrent sur ses genoux.
« Vous permettez ?
— Excusez-moi. » Montag lui tendit le livre.
« Il y a tellement longtemps. Je ne suis pas croyant.
Mais il y a tellement longtemps. » Faber tournait les pages, s’arrêtant de-ci de-là pour lire. « C’est aussi beau que dans mon souvenir. Seigneur, comme ils ont changé tout ça dans nos "salons" aujourd’hui. Le Christ fait partie de la "famille" maintenant. Je me demande souvent si Dieu reconnaît Son propre fils vu la façon dont on l’a accoutré... ou accablé. C’est une parfaite sucette à la menthe maintenant, tout sucre cristallisé et saccharine, quand il ne fait pas allusion à certains produits commerciaux dont ses adorateurs ne sauraient se passer. » Faber renifla le volume. « Savez-vous que les livres sentent la muscade ou je ne sais quelle épice exotique ? J’aimais les humer lorsque j’étais enfant. Seigneur, il y avait des tas de jolis livres autrefois, avant que nous les laissions disparaître. » Faber tournait les pages. « Monsieur Montag, c’est un lâche que vous avez en face de vous. J’ai vu où on allait, il y a longtemps de ça. Je n’ai rien dit. Je suis un de ces innocents qui auraient pu élever la voix quand personne ne voulait écouter les "coupables", mais je n’ai pas parlé et suis par conséquent devenu moimême coupable. Et lorsque en fin de compte les autodafés de livres ont été institutionnalisés et les pompiers reconvertis, j’ai grogné deux ou trois fois et je me suis tu, car il n’y avait alors plus personne pour grogner ou brailler avec moi. Maintenant il est trop tard. » Faber referma la Bible. « Bon... et si vous me disiez ce qui vous amène ?
— Personne n’écoute plus. Je ne peux pas parler aux murs parce qu’ils me hurlent après. Je ne peux pas parler à ma femme ; elle écoute les murs. Je veux simplement quelqu’un qui écoute ce que j’ai à dire. Et peut-être que si je parle assez longtemps, ça finira par tenir debout. Et je veux que vous m’appreniez à comprendre ce que je lis. » Faber examina le visage mince, les joues bleuâtres de Montag. « Qu’est-ce qui vous a tourneboulé ? Qu’est-ce qui a fait tomber la torche de vos mains ?
— Je ne sais pas. On a tout ce qu’il faut pour être heureux, mais on ne l’est pas. Il manque quelque chose.
J’ai regardé autour de moi. La seule chose dont je tenais la disparition pour certaine, c’étaient les livres que j’avais brûlés en dix ou douze ans. J’ai donc pensé que les livres pouvaient être de quelque secours.
— Quel incorrigible romantique vous faites ! Ce serait drôle si ce n’était pas si grave. Ce n’est pas de livres que vous avez besoin, mais de ce qu’il y avait autrefois dans les livres. De ce qu’il pourrait y avoir aujourd’hui dans les "familles" qui hantent nos salons. Télévisions et radios pourraient transmettre la même profusion de détails et de savoir, mais ce n’est pas le cas. Non, non, ce ne sont nullement les livres que vous recherchez !
Cela, prenez-le où vous pouvez le trouver, dans les vieux disques, les vieux films, les vieux amis ; cherchez-le dans la nature et en vous-même. Les livres n’étaient qu’un des nombreux types de réceptacles destinés à conserver ce que nous avions peur d’oublier. Ils n’ont absolument rien de magique. Il n’y a de magie que dans ce qu’ils disent, dans la façon dont ils cousent les pièces et les morceaux de l’univers pour nous en faire un vêtement.
Bien entendu, vous ne pouviez pas le savoir, et vous ne pouvez pas encore comprendre ce que je veux dire par là. Mais votre intuition est correcte, c’est ce qui compte.
En fait, il nous manque trois choses.
« Un : Savez-vous pourquoi des livres comme celui-ci ont une telle importance ? Parce qu’ils ont de la qualité.
Et que signifie le mot qualité ? Pour moi, ça veut dire texture. Ce livre a des pores. Il a des traits. Vous pouvez le regarder au microscope. Sous le verre vous trouverez la vie en son infini foisonnement. Plus il y a de pores, plus il y a de détails directement empruntés à la vie par centimètre carré de papier, plus vous êtes dans la "littérature". C’est du moins ma définition. Donner des détails. Des détails pris sur le vif. Les bons écrivains touchent souvent la vie du doigt. Les médiocres ne font que l’effleurer. Les mauvais la violent et l’abandonnent aux mouches. « Est-ce que vous voyez maintenant d’où viennent la haine et la peur des livres ? Ils montrent les pores sur le visage de la vie. Les gens installés dans leur tranquillité ne veulent que des faces de lune bien lisses, sans pores, sans poils, sans expression. Nous vivons à une époque où les fleurs essaient de vivre sur les fleurs, au lieu de se nourrir de bonne pluie et de terreau bien noir. Même les feux d’artifice, si jolis soient-ils, résultent d’une chimie qui prend sa source dans la terre. Et pourtant, d’une manière ou d’une autre, nous nous croyons capables de croître à grands renforts de fleurs et de feux d’artifice, sans accomplir le cycle qui nous ramène à la réalité.