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Connaissez-vous la légende d’Hercule et d’Antée, le lutteur géant dont la force était incroyable tant qu’il gardait les pieds fixés au sol ? Une fois soulevé de terre par Hercule, privé de ses racines, il succomba facilement. Si cette légende n’a rien à nous dire aujourd’hui, dans cette ville, à notre époque, c’est que j’ai perdu la raison. Voilà la première chose dont je disais que nous avions besoin.

La qualité, la texture de l’information.

— Et la seconde ?

— Le loisir.

— Oh, mais nous avons plein de temps libre !

— Du temps libre, oui. Mais du temps pour réfléchir ?

Si vous ne conduisez pas à cent cinquante à l’heure, une vitesse à laquelle vous ne pouvez penser à rien d’autre qu’au danger, vous jouez à je ne sais quoi ou restez assis dans une pièce où il vous est impossible de discuter avec les quatre murs du téléviseur. Pourquoi ? Le téléviseur est "réel". Il est là, il a de la dimension. Il vous dit quoi penser, vous le hurle à la figure. Il doit avoir raison, tant il paraît avoir raison. Il vous précipite si vite vers ses propres conclusions que votre esprit n’a pas le temps de se récrier : "Quelle idiotie !" — Sauf que la "famille", ce sont des "gens".

— Je vous demande pardon ?

— Ma femme dit que les livres ne sont pas "réels".

— Dieu merci ! Vous pouvez les refermer et dire : "Pouce !" Vous jouez au dieu en la circonstance. Mais qui s’est jamais arraché aux griffes qui vous enserrent quand on sème une graine dans un salon-télé ? Celui-ci vous façonne à son gré. Il constitue un environnement aussi réel que le monde. Il devient, il est la vérité. On peut rabattre son caquet à un livre par la raison. Mais en dépit de tout mon savoir et de tout mon scepticisme, je n’ai jamais été capable de discuter avec un orchestre symphonique de cent instruments, en technicolor et trois dimensions, dans un de ces incroyables salons dont on fait partie intégrante. Comme vous pouvez le constater, mon salon n’est fait que de quatre murs de plâtre. Et tenez. » Il brandit deux petits bouchons en caoutchouc.

« Pour mes oreilles quand je prends le métro-express.

— Dentifrice Denham; ils ne peinent ni ne s’agitent, récita Montag, les yeux fermés. Où cela nous mène ? Estce que les livres peuvent nous aider?

— Seulement si le troisième élément nécessaire nous est donné. Un, comme j’ai dit, la qualité de l’information. Deux : le loisir de l’assimiler. Et trois : le droit d’accomplir des actions fondées sur ce que nous apprend l’interaction des deux autres éléments. Et je doute fort qu’un vieillard et un pompier aigri puissent faire grandchose au point où en est la partie...

— Je peux trouver des livres.

— C’est risqué. — C’est le bon côté de la mort ; quand on n’a rien à perdre, on est prêt à courir tous les risques.

— Là, vous venez de dire une chose intéressante, dit Faber en riant. Sans l’avoir lue nulle part !

— On trouve ça dans les livres ? Ça m’est pourtant venu comme ça !

— À la bonne heure. Ce n’était calculé ni pour moi ni pour personne, pas même pour vous. » Montag se pencha en avant. « Cet après-midi, je me suis dit que si les livres avaient vraiment de la valeur, on pourrait peut-être dénicher une presse et en réimprimer quelques-uns...

— On?

— Vous et moi.

— Oh, non ! » Faber se redressa sur son siège.

« Laissez-moi quand même vous exposer mon plan...

— Si vous insistez pour me le faire connaître, je vais devoir vous demander de partir.

— Ça ne vous intéresse donc pas ?

— Pas si vous vous mettez à tenir des propos qui risquent de me mener au bûcher. Je pourrais à la rigueur vous écouter dans l’éventualité, mais c’est la seule, où l’appareil des pompiers serait lui-même détruit par le feu. Maintenant, si vous me proposez d’imprimer des livres et de nous débrouiller pour les cacher chez les pompiers de tout le pays, de façon à semer le doute et la suspicion chez ces incendiaires, là, je dirai bravo !

— Introduire les livres, déclencher l’alarme et voir les maisons des pompiers brûler, c’est ce que vous voulez dire ? » Faber haussa les sourcils et regarda Montag comme s’il avait un autre homme devant lui. « Je plaisantais.

— Si vous étiez convaincu de l’efficacité d’un tel plan, je serais bien obligé de vous croire.

— On ne peut rien garantir en ce domaine ! Après tout, quand nous avions à notre disposition tous les livres que nous voulions, nous nous sommes quand même acharnés à trouver la falaise la plus haute d’où nous précipiter. Mais le fait est que nous avons besoin de respirer. Que nous avons besoin d’apprendre. Et peut-être que dans un millier d’années nous choisirons des falaises plus modestes pour nous jeter dans le vide. Les livres sont faits pour nous rappeler quels ânes, quels imbéciles nous sommes. Ils sont comme la garde prétorienne de César murmurant dans le vacarme des défilés triomphants : "Souviens-toi, César, que tu es mortel." La plupart d’entre nous ne peuvent pas courir en tous sens, parler aux uns et aux autres, connaître toutes les cités du monde ; nous n’avons ni le temps, ni l’argent, ni tellement d’amis. Ce que vous recherchez, Montag, se trouve dans le monde, mais le seul moyen, pour l’homme de la rue, d’en connaître quatre-vingt-dix-neuf pour cent, ce sont les livres. Ne demandez pas de garanties. Et n’attendez pas le salut d’une seule source, individu, machine ou bibliothèque. Contribuez à votre propre sauvetage, et si vous vous noyez, au moins mourez en sachant que vous vous dirigiez vers le rivage. » Faber se leva et se mit à arpenter la pièce.

« Alors ? demanda Montag.

— Vous parlez sérieusement ?

— Absolument.

— C’est un plan astucieux, je dois dire. » Faber jeta un coup d’œil anxieux vers la porte de sa chambre. « Voir les casernes de pompiers brûler dans tout le pays, dé- truites en tant que foyers de trahison. La salamandre se dévorant la queue ! Grand Dieu !

— J’ai la liste de tous les pompiers avec leur adresse.

En travaillant dans la clandestinité...

— L’embêtant, c’est qu’on ne peut faire confiance à personne. En dehors de vous et moi, qui allumera le feu?

— N’y a-t-il pas des professeurs comme vous, d’anciens écrivains, historiens, linguistes ?

— Morts ou trop âgés.

— Plus ils seront vieux, mieux ça vaudra ; ils passeront inaperçus. Vous en connaissez des douzaines, avouez-le !

— Oh, il y a déjà beaucoup d’acteurs qui n’ont pas joué Pirandello, Shaw ou Shakespeare depuis des années parce que leurs pièces sont trop en prise sur le monde.

On pourrait mettre leur colère à contribution. Comme on pourrait utiliser la rage légitime de ces historiens qui n’ont pas écrit une ligne depuis quarante ans. En vérité, on pourrait aller jusqu’à mettre sur pied des cours de réflexion et de lecture.

— Oui!

— Mais ce ne serait que du grignotage à la petite semaine. La culture tout entière est touchée à mort. Il faut en fondre le squelette et le refaçonner. Bon Dieu, ce n’est pas aussi simple que de reprendre un livre que l’on a posé un demi-siècle plus tôt. N’oubliez pas que les pompiers sont rarement nécessaires. Les gens ont d’euxmêmes cessé de lire. Vous autres pompiers faites votre petit numéro de cirque de temps en temps ; vous réduisez les maisons en fumée et le joli brasier attire les foules, mais ce n’est là qu’un petit spectacle de foire, à peine nécessaire, pour maintenir l’ordre. Il n’y a presque plus personne pour jouer les rebelles. Et parmi les rares qui restent, la plupart, comme moi, cèdent facilement à la peur. Pouvez-vous danser plus vite que le Clown Blanc, crier plus fort que "M. Je t’Embrouille" et les "familles" des salons ? Si oui, vous gagnerez la partie, Montag. De toute façon, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Les gens s’amusent — Ils se suicident ! Ils tuent ! » Une escadrille de bombardiers en route vers l’est n’avait cessé de passer dans le ciel durant toute leur conversation, mais ce ne fut qu’à cet instant précis que les deux hommes s’arrêtèrent de parler pour les écouter, ressentant jusque dans leurs entrailles le grondement des réacteurs.