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« Patience, Montag. Laissez la guerre couper le sifflet aux "familles". Notre civilisation est en train de voler en éclats. Tenez-vous à l’écart de la centrifugeuse.

— Il faut que quelqu’un soit prêt quand elle explosera.

— Quoi ? Des hommes qui citeront Milton ? Qui diront : "Je me souviens de Sophocle" ? Qui rappelleront aux survivants que l’homme a aussi ses bons côtés ? Il ne feront que rassembler leurs pierres pour se les lancer les uns aux autres. Rentrez chez vous, Montag. Allez vous coucher. Pourquoi perdre vos dernières heures à pédaler dans votre cage en niant être un écureuil ?

— Donc, ça ne vous intéresse plus ?

— Ça m’intéresse tellement que j’en suis malade.

— Et vous ne voulez pas m’aider ?

— Bonsoir, bonsoir. » Les mains de Montag s’emparèrent de la Bible. Il s’en rendit compte et eut l’air surpris.

« Aimeriez-vous posséder ce livre ?

— Je donnerais mon bras droit pour l’avoir. » Debout, Montag attendit la suite des événements. Ses mains, d’elles-mêmes, tels deux individus travaillant de concert, commencèrent à arracher les pages. Elles déchirèrent la page de garde, puis la page un, puis la deux.

« Imbécile, qu’est-ce que vous faites ? » Faber bondit comme si on l’avait frappé. Il se rua sur Montag qui le repoussa, laissant ses mains poursuivre leur tâche. Six autres pages tombèrent sur le sol. Il les ramassa et en fit une boule sous les yeux de Faber.

« Non, oh, non ! gémit le vieillard.

— Qui peut m’arrêter ? Je suis pompier. Je peux vous brûler ! » Le vieillard le regarda fixement. « Vous ne feriez pas ça.

— Je pourrais !

— Le livre. Arrêtez de le déchirer. » Faber s’affala dans un fauteuil, le visage blême, les lèvres tremblantes.

« N’ajoutez pas à mon épuisement. Qu’est-ce que vous voulez ?

— J’ai besoin d’apprendre de vous.

— Bon, bon. » Montag reposa le livre. Il entreprit de déplier le papier froissé et le lissa sous le regard las du vieil homme.

Faber secoua la tête comme au sortir du sommeil.

« Montag, avez-vous de l’argent ?

— Un peu. Quatre ou cinq cents dollars. Pourquoi ?

— Apportez-les. Je connais un homme qui imprimait le bulletin de notre collège il y a cinquante ans. C’était l’année où, entamant un nouveau semestre, je n’ai trouvé qu’un seul étudiant pour suivre mon cours sur "Le théâtre d’Eschyle à O’Neil". Vous voyez ? Quelle belle statue de glace c’était, à fondre au soleil. Je me souviens des journaux qui mouraient comme des papillons géants.

On n’en voulait plus. Ça ne manquait plus à personne.

Et le gouvernement, voyant à quel point il était avantageux d’avoir des gens ne lisant que des histoires à base de lèvres passionnées et de coups de poing dans l’estomac, a bouclé la boucle avec vos cracheurs de feu. Du coup, voilà un imprimeur sans travail, Montag. On pourrait commencer par quelques livres, attendre que la guerre disloque le système et nous donne le coup de pouce dont nous avons besoin. Quelques bombes, et dans les murs de toutes les maisons, comme autant de rats en costumes d’Arlequin, les "familles" se tairont !

Dans le silence, nos apartés auront quelque chance d’être entendus. » Ils contemplèrent tous deux le livre posé sur la table.

« J’ai essayé de me souvenir, dit Montag. Mais rien à faire ; le temps de tourner la tête, tout fiche le camp.

Dieu, que j’aimerais avoir quelque chose à rétorquer au capitaine. Il a assez lu pour avoir réponse à tout, ou pour en donner l’impression. Sa voix est comme du beurre.

J’ai peur qu’avec ses laïus il ne me ramène à la case départ. Il y a seulement une semaine, en faisant cracher le pétrole à ma lance, je me disais : "Dieu, quelle joie !" » Le vieil homme hocha la tête. « Ceux qui ne construisent pas doivent brûler. C’est vieux comme le monde et la délinquance juvénile.

— Voilà donc ce que je suis.

— Nous le sommes tous plus ou moins. » Montag se dirigea vers la porte d’entrée. «Pouvez-vous m’aider d’une façon ou d’une autre ce soir, quand je serai devant mon capitaine ? J’ai besoin d’un parapluie pour me protéger de l’averse. J’ai tellement peur de me noyer s’il me retombe dessus. » Le vieillard ne dit rien, mais lança une fois de plus un coup d’œil inquiet vers sa chambre. Montag s’en aperçut.

« Alors ? » Le vieillard respira à fond, retint son souffle, puis expira. Nouvelle goulée d’air, les yeux fermés, les lèvres serrées, puis il lâcha : « Montag... » Enfin il se détourna et dit : « Venez. J’allais bel et bien vous laisser partir. Je ne suis qu’un vieux trouillard. » Faber ouvrit la porte de la chambre et fit pénétrer Montag dans une petite pièce où se dressait une table chargée d’outils et de tout un fouillis de fils microscopiques, minuscules rouleaux, bobines et cristaux.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Montag.

— La preuve de mon effroyable lâcheté. Il y a tellement d’années que je vis seul, à projeter des images sur les murs de mon imagination ! Les petits bricolages auxquels se prêtent l’électronique et la radiodiffusion sont devenus mon dada. Ma lâcheté est une telle passion, en plus de l’esprit révolutionnaire qui vit dans son ombre, que j’ai été forcé d’inventer ceci. » Il ramassa un petit objet de métal vert pas plus gros qu’une balle de calibre 22.

« J’ai dû payer tout ceci... comment ? En jouant à la Bourse, bien sûr, le dernier refuge au monde pour les dangereux intellectuels sans travail. Oui, j’ai joué à la Bourse, construit tout ça et attendu. Attendu en tremblant, une moitié de vie durant, que quelqu’un m’adresse la parole.Je n’osais parler à personne. Ce jour-là, dans le parc, quand nous nous sommes assis côte à côte, j’ai su qu’un jour ou l’autre vous vous manifesteriez à nouveau, en ami ou en incendiaire, c’était difficile à prévoir.

Ce petit appareil est prêt depuis des mois. Mais j’ai failli vous laisser partir, tellement j’ai peur !

— On dirait un Coquillage radio.

— Et plus encore ! Celui-ci écoute / Si vous le placez dans votre oreille, Montag, je peux rester tranquillement assis chez moi, à réchauffer ma carcasse percluse de peur, et écouter et analyser l’univers des pompiers, découvrir ses points faibles, sans courir le moindre danger.

Je suis la reine des abeilles, en sécurité dans la ruche.

Vous serez l’ouvrière, l’oreille voyageuse. À la longue, je pourrais déployer des oreilles dans tous les quartiers de la ville, avec diverses personnes pour écouter et évaluer. Si les ouvrières meurent, je continue d’être en sécurité chez moi, soignant ma peur avec un maximum de confort et un minimum de risque. Vous voyez combien je suis prudent, et combien je suis méprisable ? » Montag inséra la balle verte dans son oreille. Le vieil homme enfonça un objet similaire dans la sienne et remua les lèvres.

« Montag ! » La voix résonnait dans la tête de Montag.

« Je vous entends ! » Le vieillard se mit à rire. « Je vous reçois parfaitement moi aussi ! » Faber parlait tout bas, mais sa voix restait claire dans la tête de Montag. «Allez à la caserne à l’heure fixée. Je serai avec vous. Nous écouterons ensemble ce capitaine Beatty. Il pourrait être des nôtres.