Qui sait ? Je vous dicterai vos réponses. Nous lui ferons un numéro de première. Me détestez-vous pour ma lâcheté électronique ? Me voilà à vous expédier dans la nuit, pendant que je reste en arrière avec mes maudites oreilles en train de guetter votre arrêt de mort.
— Chacun fait ce qu’il peut. » Montag plaça la Bible entre les mains de Faber. « Tenez. Je tâcherai de rendre un autre livre à la place. Demain...
— Je verrai cet imprimeur au chômage ; ça au moins, j’en suis capable.
— Bonsoir, professeur.
— Non, pas bonsoir. Je ne vous quitterai pas de la nuit ; je vous chatouillerai l’oreille comme un moustique quand vous aurez besoin de moi. Mais bonsoir et bonne chance quand même. » La porte s’ouvrit et se referma. Montag se retrouva dans la rue sombre, à contempler le monde.
Cette nuit-là, on sentait la guerre imminente dans le ciel. À la façon dont les nuages s’écartaient pour revenir aussitôt, à l’éclat des étoiles qui flottaient par milliers entre les nuages, comme des yeux ennemis, à l’impression que le ciel allait tomber sur la cité, la réduire en poussière, et la lune exploser en un rouge embrasement.
Tel était le sentiment que donnait la nuit.
Montag s’éloigna du métro avec l’argent dans sa poche (il était passé à la banque, dont les guichets automatiques restaient ouverts en permanence) et tout en marchant, il écoutait le Coquillage qu’il avait dans l’oreille... « Nous avons mobilisé un million d’hommes.
Une victoire éclair nous est acquise si la guerre éclate... » Un flot de musique submergea aussitôt la voix.
« Dix millions d’hommes mobilisés, murmura la voix de Faber dans son autre oreille. Mais on n’en annonce qu’un. C’est plus plaisant.
— Faber ?
— Oui.
— Je ne pense pas par moi-même. Je fais simplement ce qu’on me dicte, comme toujours. Vous m’avez dit d’aller chercher l’argent et j’y suis allé. L’initiative n’est pas vraiment venue de moi. Quand commencerai-je à agir de mon propre chef ?
— Vous avez déjà commencé en disant ce que vous venez de dire. Il faudra me croire sur parole.
— Les autres aussi je les ai crus sur parole !
— Oui, et regardez où ça nous mène. Il vous faudra avancer à l’aveuglette pendant quelque temps. Vous avez mon bras pour vous accrocher.
— Je ne veux pas changer de camp pour continuer à recevoir des ordres. Il n’y a aucune raison de changer si c’est comme ça.
— Vous voilà déjà fort avisé ! » Montag sentit ses pieds qui l’entraînaient sur le trottoir en direction de sa maison. « Parlez-moi encore.
— Voulez-vous que je vous fasse la lecture ? Je ferai en sorte que vous puissiez mémoriser. Je ne dors que cinq heures par nuit. Je n’ai rien d’autre à faire. Alors si vous voulez, je vous ferai la lecture pendant votre sommeil. Il paraît qu’on retient des informations même quand on dort, si quelqu’un nous les murmure à l’oreille.
— D’accord.
— Tenez. » De l’autre bout de la ville plongée dans la nuit lui parvint le bruissement infime d’une page tournée. « Le livre de Job. » La lune monta dans le ciel tandis que Montag allait, les lèvres animées d’un mouvement à peine perceptible.
À neuf heures du soir, il était en train de prendre un dîner léger quand la porte d’entrée appela dans le couloir. Mildred se rua hors du salon comme un autochtone fuyant une éruption du Vésuve. Mme Phelps et Mme Bowles franchirent le seuil et disparurent dans la gueule du volcan, des martinis à la main. Montag s’arrêta de manger. Elles ressemblaient à un monstrueux lustre de cristal tintant sur mille tonalités, il vit leurs sourires de chat du Cheshire s’imprimer, flamboyants, sur les murs de la maison, et voilà qu’elles criaient à tue-tête pour se faire entendre dans le vacarme général.
Montag se retrouva à la porte du salon, la bouche pleine.
« On dirait que ça va bien pour tout le monde !
— Ça va bien.
— Tu as une mine superbe, Millie.
— Superbe.
— Tout le monde a l’air en superforme.
— En superforme ! » Immobile, Montag les observait.
« Patience, murmura Faber.
— Je ne devrais pas être ici, dit Montag entre ses dents, presque pour lui-même. Je devrais être en route pour chez vous avec l’argent !
— Demain suffira. Prudence !
— Cette émission n’est-elle pas une merveille ? s’écria Mildred.
— Une merveille ! » Sur l’un des murs une femme souriait tout en buvant du jus d’orange. Comment peut-elle faire les deux à la fois ? songea absurdement Montag. Sur les autres murs une radioscopie de la même femme permettait de suivre, de contractions en contractions, le trajet de la boisson rafraîchissante jusqu’à son ravissant estomac ! Brusquement la pièce s’envola dans les nuages à bord d’une fusée, puis plongea dans une mer vert absinthe où des poissons bleus dévoraient des poissons rouge et jaune.
Une minute plus tard trois clowns blancs de dessin animé se mirent à s’amputer mutuellement sous d’énormes vagues de rires. Encore deux minutes et la pièce se trouva catapultée hors de la ville, devant une piste où des jet cars tournaient à toute allure en se percutant à qui mieux mieux. Montag vit nombre de corps voler en tous sens.
« Millie, tu as vu ça ?
— J’ai vu, j’ai vu ! » Montag glissa une main à l’intérieur du mur et actionna l’interrupteur. Les images se résorbèrent comme de l’eau s’échappant d’un gigantesque bocal de poissons surexcités.
Les trois femmes se retournèrent lentement et regardèrent Montag avec une irritation non dissimulée qui céda le pas à de l’aversion pure et simple.
« Quand pensez-vous que la guerre va éclater ? lançat-il. Je remarque que vos maris ne sont pas là ce soir.
— Oh, ils vont et viennent, ils vont et viennent, dit Mme Phelps. On voit Finnegan de temps en temps, l’Armée a appelé Pete hier. Il sera de retour la semaine prochaine. C’est ce qu’on lui a dit. Une guerre éclair. Quarante-huit heures, d’après eux, et tout le monde rentre chez soi. C’est ce qu’on dit dans l’Armée. Une guerre éclair. Pete a été appelé hier et on lui a dit qu’il serait de retour la semaine prochaine. Une guerre éc... » Les trois femmes s’agitaient et jetaient des regards inquiets vers les murs vides couleur de boue.
« Je ne me frappe pas, reprit Mme Phelps. Je laisse ça à Pete. » Elle gloussa. « Je laisse ce vieux Pete s’en faire pour nous deux. Moi non. Je ne me fais pas de souci.
— Oui, dit Millie. Laissons ce vieux Pete se faire du souci tout seul.
— C’est toujours les maris des autres qui y restent, à ce qu’il paraît.
— J’ai entendu dire ça, moi aussi. Je n’ai jamais connu personne qui soit mort à la guerre. En se jetant du haut d’un immeuble, oui, comme le mari de Gloria la semaine dernière, mais à la guerre ? Personne.
— Jamais à la guerre, acquiesça Mme Phelps. De toute façon, Pete et moi avons toujours été d’accord : pas de larmes, rien de tout ça. C’est notre troisième mariage à chacun, et nous sommes indépendants. Restons indépendants, c’est ce que nous avons toujours dit. Si je me fais tuer, m’a-t-il dit, continue comme si de rien n’était et ne pleure pas ; remarie-toi et ne pense pas à moi.
— À propos, lança Mildred, vous avez vu Clara Dove, ce télé-roman de cinq minutes, hier soir ? C’est l’histoire d’une femme qui... » Sans rien dire, Montag contemplait les visages des trois femmes comme il avait regardé les visages des saints dans une étrange église où il était entré quand il était enfant. Les têtes de ces personnages vernissés ne signifiaient rien pour lui, mais il était resté là un long moment à leur parler, à s’efforcer d’appartenir à cette religion, de savoir en quoi elle consistait, d’absorber dans ses poumons, donc dans son sang, assez de cet encens âpre et de cette poussière particulière à l’endroit pour se sentir touché et concerné par la signification de ces hommes et de ces femmes coloriés aux yeux de porcelaine et aux lèvres vermeilles. Mais il n’avait rien éprouvé, rien du tout ; c’était comme déambuler dans un nouveau magasin, où son argent n’avait pas cours, où son cœur était resté froid, même quand il avait touché le bois, le plâtre et l’argile. Il en était de même à présent, dans son propre salon, avec ces femmes qui se tortillaient dans leur fauteuil, allumaient des cigarettes, soufflaient des nuages de fumée, tripotaient leurs cheveux recuits et examinaient leurs ongles flamboyants comme s’ils avaient pris feu sous son regard. La hantise du silence gagnait leurs traits. Elles se penchèrent en avant au bruit que fit Montag en avalant sa dernière bouchée.