Выбрать главу

Elles écoutèrent sa respiration fiévreuse. Les trois murs vides de la pièce évoquaient les fronts pâles de géants plongés dans un sommeil sans rêves. Montag eut l’impression que si l’on touchait ces trois fronts hébétés on sentirait une fine pellicule de sueur au bout des doigts.

Cette transpiration se joignait au silence et au tremblement imperceptible du milieu ambiant et de ces femmes qui se consumaient d’anxiété. D’un moment à l’autre elles allaient émettre un long sifflement crachotant et exploser.

Montag remua les lèvres.

« Et si nous bavardions un peu ? » Les femmes sursautèrent et ouvrirent de grands yeux.

« Comment vont vos enfants, madame Phelps ? demanda-t-il.

— Vous savez bien que je n’en ai pas ! Dieu sait qu’aucune personne sensée n’aurait l’idée d’en avoir ! » s’emporta Mme Phelps sans très bien savoir pourquoi elle en voulait à cet homme.

« Je ne suis pas de cet avis, dit Mme Bowles. J’ai eu deux enfants par césarienne. Inutile de souffrir le martyre pour avoir un bébé. Les gens doivent se reproduire, n’est-ce pas, la race doit se perpétuer. Et puis, il arrive que les enfants vous ressemblent, et c’est bien agréable.

Deux césariennes et le tour était joué, je vous le garantis.

Oh, mon docteur m’a bien dit : "Pas besoin de césarienne ; vous avez le bassin qui convient, tout est normal", mais j’ai insisté.

— Césariennes ou pas, les enfants sont ruineux ; vous n’avez plus votre tête à vous, rétorqua Mme Phelps.

— Je bazarde les enfants à l’école neuf jours sur dix.

Je n’ai à les supporter que trois jours par mois à la maison ; ce n’est pas la mer à boire. On les fourre dans le salon et on appuie sur le bouton. C’est comme la lessive ; on enfourne le linge dans la machine et on claque le couvercle. » Mme Bowles laissa échapper un petit rire niais. « C’est qu’ils me flanqueraient des coups de pied aussi bien qu’ils m’embrasseraient. Dieu merci, je sais me défendre ! » Les trois femmes s’esclaffèrent, exposant leur langue.

Mildred resta un moment tranquille puis, voyant Montag toujours debout sur le seuil, battit des mains. « Et si nous parlions politique, pour faire plaisir à Guy ?

— Bonne idée, dit Mme Bowles. J’ai voté aux dernières élections, comme tout le monde, et je n’ai pas caché que c’était pour le Président Noble. Je crois que c’est un des plus beaux Présidents que nous ayons jamais eu.

— Il faut dire que celui qu’ils présentaient contre lui...

— Ça, il n’avait rien de terrible. Le genre court sur pattes, aucun charme, l’air de ne pas savoir se raser ni se coiffer correctement.

— Quelle idée ont eue les autres de le présenter ? On ne présente pas un nabot pareil contre un grand gaillard.

En plus... il parlait entre ses dents. La moitié du temps je n’entendais pas un mot de ce qu’il disait. Et les mots que j’entendais, je ne les comprenais pas !

— Et bedonnant, avec ça, et pas fichu de s’habiller de façon à dissimuler son embonpoint. Pas étonnant que Winston Noble ait remporté une victoire écrasante.

Même leurs noms ont joué. Comparez dix secondes Winston Noble et Hubert Hoag * et vous pouvez presque prévoir les résultats.

— Bon sang ! s’écria Montag. Qu’est-ce que vous savez de Hoag et de Noble ?

— Eh bien, ils étaient sur ce mur il n’y a pas six mois.

Il y en avait un qui n’arrêtait pas de se curer le nez ; ça me mettait hors de moi.

— Voyons, monsieur Montag, dit Mme Phelps, voudriez-vous que nous votions pour un type pareil ? » Un large sourire éclaira le visage de Mildred. « Ne reste pas là planté à la porte, Guy, et ne nous mets pas les nerfs en pelote. » Mais Montag avait déjà disparu pour revenir un instant après un livre à la main.

« Guy !

— Au diable tout ça, au diable tout ça !

" Hoag " fait en effet penser à " Hog " : porc, verrat. (N.d.T.) — Qu’est-ce que vous tenez là ? N’est-ce pas un livre ? Je croyais que tout ce qui était formation spéciale se faisait par films aujourd’hui. » Mme Phelps battit des paupières. « Vous potassez les aspects théoriques du métier de pompier ?

— Merde à la théorie, dit Montag. C’est de la poésie.

— Montag. » Un murmure.

« Fichez-moi la paix ! » Montag se sentait pris dans un immense tourbillon qui lui ronflait aux oreilles.

« Montag, arrêtez, ne...

— Vous les entendez, vous entendez ces monstres parler d’autres monstres ? Oh, Dieu, la façon dont elles jacassent sur les gens, leurs propres enfants, elles-mêmes, la façon dont elles parlent de leurs maris, la façon dont elles parlent de la guerre, nom de nom, je suis là à les écouter sans en croire mes oreilles !

— Je n’ai pas dit un seul mot sur une guerre quelconque, je vous ferai remarquer, dit Mme Phelps.

— Quant à la poésie, je déteste ça, ajouta Mme Bowles.

— En avez-vous jamais lu ?

— Montag ! grésilla la voix lointaine de Faber. Vous allez tout gâcher. Taisez-vous, imbécile ! » Les trois femmes étaient debout.

« Asseyez-vous ! » Elles se rassirent.

« Je rentre chez moi, chevrota Mme Bowles.

— Montag, Montag, au nom du ciel, qu’est-ce que vous avez en tête ? le supplia Faber.

— Pourquoi ne nous lisez-vous pas un de ces poèmes de votre petit livre ? l’encouragea Mme Phelps. Je pense que ce serait très intéressant.

— Ce n’est pas bien, pleurnicha Mme Bowles. C’est interdit !

— Allons, regarde M. Montag, il y tient, je le sais. Et si nous écoutons gentiment, M. Montag sera content et nous pourrons peut-être passer à autre chose. » Elle jeta un regard inquiet sur le vide persistant des murs qui les entouraient.

« Montag, si vous insistez, je décroche, je vous laisse en plan. » L’insecte lui vrillait le tympan. « À quoi bon cette comédie ? Qu’est-ce que vous voulez prouver ?

— Je veux leur flanquer la trouille, tout simplement, leur flanquer la trouille de leur vie ! » Mildred regarda dans le vide. « Dis-moi, Guy, à qui parles-tu exactement ? » Une aiguille d’argent lui transperça le cerveau. « Montag, écoutez, il n’y a qu’une façon de vous en sortir, faites croire à une plaisanterie, simulez, faites semblant de ne pas être en colère. Ensuite... allez tout droit à votre incinérateur et jetez le livre dedans ! » Mildred avait déjà pris les devants d’une voix chevrotante. « Mesdames, une fois par an, chaque pompier est autorisé à ramener chez lui un livre des anciens temps, pour montrer à sa famille à quel point tout cela était stupide, à quel point ce genre de chose pouvait vous angoisser, vous tournebouler. Ce soir, Guy a voulu vous faire une surprise en vous donnant un échantillon de ce charabia pour qu’aucune d’entre nous ne se casse plus sa pauvre petite tête avec ces bêtises, n’est-ce pas, chéri ? » Il pressa le livre entre ses poings.