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« Dites oui. » Ses lèvres imitèrent celles de Faber : « Oui. » Mildred lui arracha le livre des mains en riant.

« Tiens ! Lis celui-ci. Non, attends. Voilà celui que tu m’as lu aujourd’hui et qui est si drôle. Vous n’en comprendrez pas un mot, mesdames. Ça fait tatati-tatata. Vas-y, Guy, cette page, chéri. » Il baissa les yeux sur le livre ouvert.

Une mouche agita doucement ses ailes dans son oreille. « Lisez.

— Quel est le titre, chéri ?

— La Plage de Douvres. » Il avait les lèvres tout engourdies.

« Et maintenant, lis d’une voix bien distincte, et va doucement. » La pièce s’était transformée en une fournaise où il était à la fois feu et glace. Elles occupant trois fauteuils au milieu d’un désert vide, et lui debout, oscillant sur ses jambes, attendant que Mme Phelps ait fini de tirer sur l’ourlet de sa robe et Mme Bowles de se tripoter les cheveux. Puis il commença à lire et sa voix, d’abord basse et hésitante, s’affermit de vers en vers, se lança dans la traversée du désert, s’enfonça dans le blanc, enveloppa les trois femmes assises au cœur de ce vaste néant brûlant.

La mer de la Confiance Était haute jadis, elle aussi, et ceignait De ses plis bien serrés les rives de la terre.

Mais à présent je n ‘entends plus Que son mélancolique et languissant retrait Sous le vent de la nuit immense, Le long des vastes bords et des galets à nu D’un lugubre univers.

Les trois fauteuils grincèrent.

Montag acheva sa lecture.

Ah, mon aimée, soyons fidèles L’un à l’autre ! Car le monde, image sans trêve De ce qu ‘on penserait être un pays de rêve, Si beau en sa fraîcheur nouvelle, Ne renferme ni joie, ni amour, ni clarté, Ni vérité, ni paix, ni remède à nos peines ; Et nous sommes ici comme dans une plaine Obscure, traversée d’alarmes, paniquée, Où dans la nuit se heurtent d’aveugles armées.

Mme Phelps pleurait.

Au milieu du désert, les autres femmes regardaient son visage se déformer à mesure que s’amplifiaient ses pleurs. Elles restaient là, sans la toucher, ahuries par la violence de sa réaction. Elle sanglotait sans pouvoir s’arrêter. Montag lui-même en était stupéfait, tout retourné.

« Allons, allons, dit Mildred. C’est fini, Clara, tout va bien, ne te laisse pas aller, Clara ! Enfin, Clara, qu’est-ce qui te prend ?

— Je... je... hoqueta Clara, ne sais pas, sais pas, je ne sais pas, oh, oh... » Mme Bowles se leva et foudroya Montag du regard.

« Vous voyez ? Je le savais, c’est ce que je voulais démontrer ! Je savais que ça arriverait ! Je l’ai toujours dit, poésie égale larmes, poésie égale suicide, pleurs et gémissements, sentiments pénibles, poésie égale souffrance ; toute cette sentimentalité écœurante ! Je viens d’en avoir la preuve. Vous êtes un méchant homme, monsieur Montag, un méchant homme ! » Voix de Faber : « Et voilà... » Montag se surprit en train de marcher vers la trappe murale et de jeter le livre dans la bouche de cuivre au fond de laquelle attendaient les flammes.

« Des mots stupides, des mots stupides, des mots stupides et malfaisants, continua Mme Bowles. Pourquoi les gens tiennent-ils absolument à faire du mal aux autres ?

N’y a-t-il pas assez de malheur dans le monde pour qu’il vous faille tourmenter les gens avec des choses pareilles?

— Allons, Clara, allons, implora Mildred en la tirant par le bras. Haut les cœurs ! Mets-nous la "famille". Allez, vas-y. Amusons-nous, arrête de pleurer, on va se faire une petite fête !

— Non, fit Mme Bowles. Je rentre tout droit chez moi.

Si vous voulez venir avec moi voir ma "famille", tant mieux. Mais je ne remettrai plus jamais les pieds dans la maison de fous de ce pompier !

— Rentrez donc chez vous. » Montag la fixa calmement du regard. « Rentrez chez vous et pensez à votre premier mari divorcé, au second qui s’est tué en avion, au troisième qui s’est fait sauter la cervelle ; rentrez chez vous et pensez à votre bonne douzaine d’avortements, à vos maudites césariennes et à vos gosses qui vous détestent ! Rentrez chez vous et demandez-vous comment tout ça est arrivé et ce que vous avez fait pour l’empêcher. Rentrez chez vous, rentrez chez vous ! hurla-t-il.

Avant que je vous cogne dessus et que je vous flanque dehors à coups de pied ! » Claquements de portes, et ce fut le vide dans la mai son. Montag se retrouva tout seul au cœur de l’hiver, entre les murs du salon couleur de neige sale.

Dans la salle de bains, l’eau se mit à couler. Il entendit Mildred secouer le flacon de somnifères au-dessus de sa main.

« Quelle idiotie, Montag, mais quelle idiotie, mon Dieu, quelle incroyable idiotie...

— La ferme ! » Il arracha la balle verte de son oreille et la fourra dans sa poche.

Et l’appareil de grésiller. « ... idiotie... idiotie... » Il fouilla la maison et trouva les livres où Mildred les avait empilés : derrière le réfrigérateur. Il en manquait quelques-uns ; elle avait déjà entrepris de se débarrasser de la dynamite entreposée dans sa maison, petit à petit, cartouche par cartouche. Mais il n’était plus en colère, seulement fatigué et déconcerté par son propre comportement. Il transporta les livres dans l’arrière-cour et les cacha dans les buissons près de la clôture. Pour cette nuit seulement, se dit-il, au cas où elle déciderait d’en brûler d’autres.

Il regagna la maison. « Mildred ? » appela-t-il à la porte de la chambre plongée dans l’obscurité. Pas un bruit.

Dehors, en traversant la pelouse pour se rendre à son travail, il s’efforça de ne pas voir à quel point la maison de Clarisse McClellan était sombre et déserte...

Tandis qu’il se dirigeait vers le centre-ville, il se sentit tellement seul face à son énorme bévue qu’il eut besoin de l’étrange chaleur humaine que dégageait une voix douce et familière parlant dans la nuit. Déjà, au bout de quelques petites heures, il avait l’impression d’avoir toujours connu Faber. Désormais, il savait qu’il était deux personnes, qu’il était avant tout Montag ignorant tout, ignorant jusqu’à sa propre sottise, qu’il ne faisait que soupçonner, mais aussi le vieil homme qui ne cessait de lui parler tandis que le train était aspiré d’un bout à l’autre de la cité enténébrée en une longue série de saccades nauséeuses. Au cours des jours à venir, et au cours des nuits sans lune comme de celles où une lune éclatante brillerait sur la terre, le vieil homme continuerait à lui parler ainsi, goutte à goutte, pierre par pierre, flocon par flocon. Son esprit finirait par déborder et il ne serait plus Montag, voilà ce que lui disait, lui assurait, lui promettait le vieillard. Il serait Montag-plus-Faber, feu plus eau, et puis, un jour, quand tout se serait mélangé et aurait macéré et fermenté en silence, il n’y aurait plus ni feu ni eau, mais du vin. De deux éléments séparés et opposés en naîtrait un troisième. Et un jour il se retournerait vers l’idiot d’autrefois et le considérerait comme tel. Dès à présent il se sentait parti pour un long voyage, il faisait ses adieux, s’éloignait de celui qu’il avait été.

C’était bon d’écouter ce bourdonnement d’insecte, cette susurration, ensommeillée de moustique et, en filigrane, le murmure ténu de la voix du vieil homme qui, après l’avoir réprimandé, le consolait dans la nuit tandis qu’il émergeait des vapeurs du métro pour gagner l’univers de la caserne.

« Soyez compréhensif, Montag, compréhensif. Ne les disputez pas, ne les accablez pas ; vous étiez des leurs il n’y a pas si longtemps. Ils sont tellement persuadés qu’il en ira toujours ainsi. Mais il n’en est rien. Ils ne savent pas que tout cela n’est qu’un énorme météore qui fait une jolie boule de feu dans l’espace, mais devra bien frapper un jour. Ils ne voient que le flamboiement, la jolie boule de feu, comme c’était votre cas.